Coronavirus : les oubliés de la crise et ce que ça nous révèle

Malgré un appel très clair de l’Ilot – Sortir du sans abrisme le 13 mars annonçant une catastrophe sociale si les autorités ne prenaient pas immédiatement des mesures pour les sans-abris (pour eux aussi !) et rappelant que le secteur faisait tout pour maintenir ses services, les sans-abris de Belgique sont aujourd’hui dans une situation qui a largement dépassé le stade de l’inquiétude.

Malgré un appel très clair de l’Ilot – Sortir du sans abrisme le 13 mars annonçant une catastrophe sociale si les autorités ne prenaient pas immédiatement des mesures pour les sans-abris (pour eux aussi !) et rappelant que le secteur faisait tout pour maintenir ses services, les sans-abris de Belgique sont aujourd’hui dans une situation qui a largement dépassé le stade de l’inquiétude.

Non content d’être le nez (non masqué) dans le guidon, le secteur de la grande pauvreté, totalement livré à lui-même depuis le début de la pandémie coronavirus et totalement oublié des mesures gouvernementales, a passé le week-end à se compter : qui fait (encore) quoi ? Qui ouvre ? Quels sont les services maintenus dans chaque association ? Qui a encore des bénévoles debout ? Qui a des symptômes ? Comment distribuer de la nourriture sans pouvoir ouvrir les salles ? Comment distribuer de la nourriture quand on n’a plus de nourriture à distribuer ?

Le décompte est cinglant : il n’y a pour ainsi dire plus de centres de jour. D’endroit où se poser en journée. Il n’y a plus d’invendus, donc plus de stocks. Il n’y a plus d’activités. On mange dehors, ce qu’on peut, où on peut, tant qu’il y en a. Il n’y a plus que les douches de DoucheFLUX et celles de Jette. On ne sait pas combien de temps encore il y aura des gens pour faire tourner les services qui tournent encore. Il a fallu 3 jours pour savoir si les « soupes populaires » pouvaient continuer et encore, la réponse n’est pas claire. Salariés et bénévoles sont surexposés, les symptômes apparaissent.

Hier soir enfin, trois jours après la mise en garde de l’Ilot, le gouvernement bruxellois a communiqué des « mesures urgentes » (sic). 15 places « d’isolement et protection », un service mobile d’intervention et un dispatching interconnecté aux différents centres d’aide (qui sont dans l’état décrit plus haut). En Wallonie, on ne compte plus non plus les services fermés ou à court de stocks. Et bien sûr, aucune des associations de terrain n’a été fournie en gants et masques de protection.

Si peu et toujours rien sur tout le reste.

Aujourd’hui, le 17 mars 2020, des gens (avec et sans papiers et toujours sans logement) vont mourir à la rue parce qu’ils ont été oubliés. Encore.

Un révélateur

Des intellectuels de tous bords sont en train de penser la pandémie et ce qu’elle nous dit de notre fonctionnement à l’échelle mondiale. Très bien. Mais ces questions ne doivent pas occulter les drames humains qui se jouent ici.

On le sait, chaque crise est aussi un révélateur. Ce que celle-ci nous révèle, c’est une insupportable incurie[1] politique. Elle ne date pas d’hier, le secteur ne se lasse pas de le rappeler et nous dénonçons régulièrement cette nécropolitique à l’oeuvre.

Ce que cette crise nous révèle aussi, c’est qu’il a beau prétendre le contraire, notre État ne fait pas « tout ce qui est en son pouvoir » pour venir au secours des plus faibles de ses membres. S’il le faisait, il n’y aurait pas des gens à la rue. S’il le faisait en cette circonstance, le secteur tout entier ne serait pas en train de s’exposer en tentant de limiter les dégâts. Si l’État faisait « tout ce qui est en son pouvoir », le secteur ne serait pas, quatre jours après le début des mesures sanitaires du gouvernement fédéral, en train de se demander comment abriter, soigner et nourrir des gens en danger.

Ce que cette crise sanitaire nous révèle enfin de manière frappante, c’est à quel point l’état de déchéance dans lequel on laisse les plus fragilisés affecte la société toute entière. C’est toujours le cas, nous l’avons souvent rappelé, ça devient tout à fait évident ici. Le cas des Etats-Unis nous le montre de manière plus frappante encore : dans un pays où on laisse les gens sans assurance médicale, une épidémie est structurellement impossible à contenir et à gérer et c’est la société toute entière qui en est affectée.

Chez nous, l’impossibilité pour les sans-abris de prendre soin d’eux et, par définition, de se confiner, est non seulement criminelle mais aussi dangereuse pour tout le monde.

Des leçons ?

On le sait aussi, de chaque crise, il y a des leçons à tirer. Ne pas se départir d’une analyse critique de ce qui se joue est le devoir de tout qui veut éviter de répéter l’expérience.

S’il y a bien un moment où la solidarité révèle toute son importance, c’est en temps de crise. Les ravages du coronavirus contraignent les États à renforcer les soins de santé, aider les entreprises, organiser la production de certains biens, faire preuve d’imagination pour organiser l’(entre)aide. Mais ce qu’on constate quasi-systématiquement, c’est qu’en la matière, nos sociétés ont une mémoire de poisson rouge : la crise passée, on revient au business as usual. L’entraide citoyenne ne dure elle aussi bien souvent que le temps du désastre.

Faisons en sorte que cette solidarité affecte notre société de manière durable. Cherchons les causes. Donnons la parole aux premiers concernés. Ouvrons le débat. Tirons les leçons et retenons-les.

 

  • [1] Le mot est cette fois à prendre dans tous les sens du terme

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