Faire de tout-le-monde un devenir. Autour des gilets jaunes et de ce qu’ils proposent

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Analyse 2018 – Si le mouvement des gilets jaunes a démarré de manière très impulsive sur un point très précis – l’augmentation du prix du diesel – il a très vite évolué, tout en restant difficile à appréhender pour qui se borne à tenter de le faire à l’aune de nos classifications habituelles.
Très décrié, tant par la gauche que par la droite, il a tenu bon, s’est élaboré et est désormais le nid d’un exercice d’éducation collective et d’autocapacitation qu’il nous semble important d’observer et dont l’éducation populaire pourrait s’inspirer.

Une analyse de Anne Löwenthal, responsable de communication à l’ARC et de Nicolas Marion, chargé de recherches à l’ARC

Introduction

Tenter de définir le mouvement des gilets jaunes sans sombrer dans la généralisation (au mieux) ou la caricature (au pire) est une gageure. Du moins si on le fait à l’aune de leurs revendications (pour ceux qui en émettent) ou en tentant de les ranger dans les cases habituelles de notre système.

Les gilets sont jaunes, mais ceux et celles qui les portent sont bruns, rouges, verts ou incolores. Leurs leaders sont soit autoproclamés, soit désignés par ceux et celles qui veulent absolument incarner le mouvement (certains médias, Macron, Michel…)

Les gilets jaunes sont dits racistes, antiracistes, machistes, féministes, de droite, du centre, de gauche, jeunes, vieux, travailleurs, sans-emploi, pensionnés, patrons, ouvriers, employés, matérialistes, idéalistes, violents, non violents.

Ils sont, à vrai dire, insaisissables. Du moins si, à l’instar de bon nombre de leurs détracteurs, on attend d’eux qu’ils se définissent collectivement, qu’ils se positionnent dans le paysage politique, qu’ils fassent des propositions concrètes et qu’ils se désignent un.e représentant.e.

Mais si on les observe à travers le prisme des raisons qui les ont mené.e.s à se mobiliser, la chose est bien plus aisée : ce qu’ils veulent, c’est pouvoir s’en sortir à la fin du mois. Tous et toutes, et même bon nombre de leurs détracteurs sont d’accord sur ce point : la vie est trop chère et on ne s’en sort plus. À cet égard, ils ne diffèrent pas de certaines manifestations  que l’on voit défiler dans les rues de Bruxelles ou faire des piquets devant les entreprises, bien souvent, mais pas toujours, à l’invitation des syndicats. Que ce soit contre l’augmentation de l’âge de la pension ou pour une politique d’accueil, pour l’indexation ou contre une délocalisation, il ne s’agit jamais de dire « comment il faut mieux faire», mais bien de scander que « comme ça, ça ne va pas ».

Pourquoi ce qu’on estime être légitime ici ne le serait-il pas  ? La forme d’un mouvement en détermine-t-elle la crédibilité ? Sommes-nous en train d’assister, tout simplement, à quelque chose de l’ordre du racisme de classe, qui consiste à considérer que ce qui vient du peuple (sans qu’il n’y ait été invité, en plus) ne peut être considéré comme valant au même titre que ce qui émane des syndicats et autres militants « institués » ? Pourquoi, alors que la démocratie horizontale est le concept à la mode dans bien des cercles militants (une gouvernance expérimentée notamment par les Indignés et les Nuits debout), entend-on ces mêmes militants reprocher aux gilets jaunes de ne pas avoir de leader ?

À cette heure, nul ne peut dire ce que seront les gilets jaunes demain. Mais il faut bien admettre qu’ils ont jusqu’ici occupé une place médiatique inédite ces dernières années et même, en tout cas en France, une place politique suffisamment importante pour que le président Macron lui-même soit contraint à se fendre d’une allocution à la télévision. Qu’ils sont arrivés, sans réelle concertation, sans leader légitime et sans experts à leurs côtés, bien plus loin que la plupart des combats sociaux, alors même qu’on a rarement vu un mouvement aussi décrié, tant à droite qu’à gauche. Peut-être même que c’est précisément pour cette raison que la gauche la plus morale semble avoir réagi encore plus virulemment que la droite réactionnaire classique : pour une fois qu’un mouvement populaire n’était pas porté et encouragé par les institutions de la gauche, il portait en lui la capacité de rassembler une force d’opposition politique extrêmement vive et, sans doute, beaucoup plus ancrée dans l’oppression quotidienne vécue par la population. Si bien que l’un des problèmes les plus porteurs soulevés par les Gilets jaunes concerne directement la place et la légitimité des gauches instituées : la leçon, pour une fois, change de direction et c’est bien à partir d’un peuple qui, jusque-là, manquait que la gauche a, aujourd’hui et grâce aux gilets jaunes, l’occasion de se déplacer, d’entamer (au mieux) une autocritique ou (au pire) une contre-révolution.

Cette analyse ne répondra pas à toutes ces questions et il est probablement trop tôt pour pouvoir le faire. Elles nous ont par contre poussés, pour tenter d’y répondre, à nous intéresser aux gilets jaunes, y compris de l’intérieur (dans la ville de La Louvière) et à observer un processus que nous baptiserions « éducation collective ». C’est d’ailleurs à ce titre que cette réflexion trouve une place dans une réflexion ancrée dans l’éducation permanente : il nous semble que, à travers une expérimentation politique d’un type nouveau, les gilets jaunes montrent une forme d’autocapacitation, un empowerment d’autant plus grand que leur répression augmente et qu’ils vivent là, presque à même leur corps, toute la violence d’un système.

Ce mouvement pose, nous le verrons, des questions importantes  sur notre pratique en éducation permanente.

Au commencement était le diesel, puis vint le politique

On le sait, ils l’ont longtemps payé et y sont encore réduits par beaucoup, les gilets jaunes sont nés, tant en France qu’en Belgique, de l’augmentation du prix du diesel. Bien entendu, il est évident que – à l’occasion d’événements politiques de cette nature – la causalité la plus directe (dans le cas présent, la hausse du prix des carburants) est souvent l’angle le plus visible d’un tissu beaucoup plus large et complexe d’états de chose : derrière le carburant sont, dans un premier temps, masquées les politiques sociales, sécuritaires, fiscales et culturelles qui, depuis des décennies, génèrent des oppressions qui touchent de plus en plus d’individus. Le carburant a donc servi, ici, d’événement cristallisant la colère des gens : cette colère, quant à elle, est le fruit d’une temporalité plus profonde qui, jusqu’au déclenchement du 17 novembre 2018[1], fut celle d’un ensemble d’événements plus locaux où domination et mépris du peuple étaient explicites. Le cas des gilets jaunes témoigne a minima de ce fait : aucune révolte n’est purement locale, toutes sont riches d’une densité politique et historique qui rappelle combien, contrairement aux stéréotypes véhiculés à son égard, le peuple a une compréhension très active des évolutions sociétales les touchant directement.

Par ailleurs, à l’heure où le monde réalise – enfin et sans doute trop tard – qu’il court à sa perte d’un point de vue environnemental et dans une société où la question est, au fond, médiatiquement fort peu débattue (en-dehors des canicules) et donc encore peu accessible au commun des mortels, ce qui est en fait un détail (car, nous le verrons, le carburant est ici un détail) fait évidemment tache : à tout le moins, semble offerte sur un plateau l’idée que les gilets jaunes se trompent d’urgence.

De là à les accuser de n’agir que dans leur propre intérêt, d’être égoïstes et de se foutre comme d’une guigne de l’avenir de la planète, il n’y a qu’un pas très aisé à franchir et qui le fut par beaucoup.

Pourtant, très vite, les gilets jaunes ont étayé cette revendication originelle. C’est ainsi qu’on a pu lire, par exemple ici à La Louvière : « Nous voulons payer des taxes, mais pour qu’elles nous reviennent. Nous ne pouvons accepter d’en payer davantage tandis que de moins en moins d’entre nous peuvent se soigner convenablement, que l’enseignement et ses infrastructures sont totalement absents des préoccupations de la plupart de nos dirigeants, que les transports en commun se trainent péniblement là où ils circulent encore, que les plus fragiles d’entre nous sont sans cesse contrôlés et sanctionnés quand ils ne sont pas (encore) abandonnés à la rue, que l’énergie nous est vendue comme un produit de luxe »[2].

À Liège aussi, le discours gagne rapidement en élaboration. « La taxation du carburant n’est pas le seul problème ! (Et Charles Michel n’est pas le seul fautif) », titre la communication du groupe Gilet Jaune Liège[3], qui développe : « Nous sommes accablés de taxes supposées servir, nous dit-on, à la bonne marche du pays, à l’organisation de services publics et même, depuis peu, à faire la pluie et le beau temps, littéralement, puisque nos gouvernements successifs se sont mis en tête de contrôler le climat. Rien que ça ! » S’ensuivent une série de points, qui vont de la justice à la police, en passant par les soins de santé et l’enseignement, tous défaillants d’après le document.

Des témoignages affluent, des reportages sur le terrain interrogent, des manifestants expliquent et, un peu partout, on assiste à un développement transversal de la réflexion, qui porte désormais aussi sur les problèmes des autres. Ainsi Stéphanie, lors de la manifestation « gilets jaunes » du 30 novembre 2018, évoquait l’exemple d’enfants qui viennent à l’école sans tartines. Une vidéo qui a fait très vite le tour de la toile et est même arrivée sur le site de la RTBF[4].

Dans cette élaboration progressive des lignes politiques propres aux gilets jaunes, ce qui s’expose est un processus politique rare et pourtant aussi essentiel que consubstantiel à toutes les luttes qui ont ce niveau de transversalité, de durée et d’opposition : la lutte devient un lieu expérimental, un laboratoire, qui permet à ses protagonistes de développer une nouvelle conscience politique, d’expérimenter la réaction  répressive (souvent très brutale) d’un État qui réagit à son « agression », de vivre en acte cette indétermination qui frappe toutes les insurrections qui, plus que de dire « qu’un monde meilleur est possible » clament combien « ce monde-ci est impossible ». La politisation importante des gilets jaunes, bien que préparée par tout ce qui lui a précédé, s’est conquise à l’occasion de leur insurrection, sans qu’elle ait été issue du diagnostic déjà fourni par les organisations et les intellectuels qui, habituellement, sont infatués à diriger et orienter les luttes politiques. En ce sens, l’absence de programme et de ligne politique claire est ce qui a permis à ce mouvement de gagner sa puissance et sa pertinence : elle a permis à tous ceux qui s’y sont engagés d’expérimenter un processus politique réel. On ne peut s’empêcher de penser à ce que Foucault disait des insurrections populaires des années 60 et 70 :

L’une des réalisations des années soixante et soixante-dix, que je considère comme une réalisation bénéfique, est que certains modèles institutionnels ont été expérimentés sans programme. Sans programme ne veut pas dire aveuglément — en étant aveugle à la pensée. […]. Depuis le XIXe siècle, les grandes institutions politiques et les grands partis politiques ont confisqué le processus de la création politique ; je veux dire par là qu’ils ont essayé de donner à la création politique la forme d’un programme politique afin de s’emparer du pouvoir. Je pense qu’il faut préserver ce qui s’est produit dans les années soixante et au début des années soixante-dix. L’une des choses qu’il faut préserver, à mon avis, est l’existence, en dehors des partis politiques, et en dehors du programme normal ou ordinaire, d’une certaine forme d’innovation politique, de création politique et d’expérimentation politique.[5]

En réalité, il nous semble que les gilets jaunes expérimentent et proposent quelque chose de similaire : en dehors de l’exigence, souvent répressive, de devoir se présenter avec un programme, ils proposent innovation, création et expérimentation politiques. Par-là, ils rejoignent de très près ce qui a fait la singularité des événements de 2011 dans le Maghreb : une forme de dégagisme[6], où le vide de programme permet, en fait, à ceux qui s’insurgent de questionner autrement le système politique auquel ils s’affrontent.

Quand la récupération n’a rien à voir avec l’écologie

Très vite, les gilets jaunes ont été assimilés, entre autres travers, à l’extrême droite. À tort, mais pas sans raisons, puisqu’en effet, en France comme en Belgique, les premiers partis à s’être intéressés au fond du discours de cette mobilisation sont des partis d’extrême droite. Front national en France, Nation et Parti Populaire en Belgique y ont eu les coudées franches, puisque, du moins dans un premier temps, ils y étaient seuls. Outre les discours qu’on leur connaît, c’est dans l’action que l’extrême droite a le plus nui aux mobilisations, en ajoutant de la violence aux barrages et autres manifestations des premières heures du mouvement [7].

Outre cette récupération ou, du moins, cette tentative de récupération plus ou moins fructueuse, certaines personnes, au sein même du mouvement, se sont très vites posées en leaders, avec un succès très mitigé puisqu’au fil du temps, ici et là, les gilets jaunes ont repris à leur compte des notions comme celles de la démocratie horizontale et directe, des assemblées populaires, et – le débat fait rage aujourd’hui en France –, le RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne).

À Commercy, les gilets jaunes ont ainsi appelé à la formation d’assemblées populaires sur l’air de « Nous ne nous laisserons pas diriger. Nous ne nous laisserons pas diviser et récupérer […] Refusons la récupération ! Vive la démocratie directe ! Pas besoin de ’représentants’ régionaux ! »[8] À La Louvière, on précise que « le seul responsable de la situation est l’État. Nous refuserons de désigner d’autres coupables » et on refuse les invitations sur les plateaux télé, préférant inviter les médias à assister aux assemblées de population organisées en ville (la première à la gare du centre le 8 décembre).

Bien entendu, tous les gilets jaunes ne sont pas imperméables aux appels de l’extrême droite, d’autant que celle-ci n’a pas attendu que la goutte de diesel fasse déborder le vase de l’exploitation pour accueillir en son sein, en plus de ses adhérents bourgeois traditionnels, des personnes qui vivent la précarité et l’inégalité socio-économique.

Et s’il ne faut pas faire dans l’angélisme, il faut, pensons-nous, saisir ce fait comme une opportunité : une opportunité d’entendre ce que des électeurs d’extrême droite ont à dire, de comprendre ce qui motive ce choix et d’échanger. Une opportunité que bon nombre de gilets jaunes ont saisie, eux aussi, en accueillant dans leurs débats tout qui souhaite y participer, sans se soucier d’une éventuelle étiquette de parti.

Lors de la journée du 8 décembre, à La Louvière, les gilets jaunes et autres citoyens proches de leur combat ont parcouru la ville, ses rues, magasins et cafés à la rencontre des citoyens pour leur expliquer les motifs de leur colère et les inviter à prendre part à des assemblées. Nous y étions présents. Ils y ont rencontré des gens de tous bords, y compris d’extrême droite et, lors de la mise en commun, ils ont expliqué qu’une personne mise à part, tous leur ont réservé un accueil chaleureux[9]. Cette première rencontre fut l’occasion pour chacun.e d’émettre des suggestions qui seront débattues lors de la prochaine. Ce type de rencontre, précisément, forme des dispositifs autorisant les citoyens à faire de la crise l’occasion d’une expérience critique et politique où les rapports de force qui définissent, comme tels, le champ du politique sont vécus d’une façon nouvelle. Pour reprendre des mots à Foucault,

L’analyse et la critique politiques sont pour une bonne part à inventer — mais à inventer aussi les stratégies qui permettront à la fois de modifier ces rapports de force et de les coordonner de manière que cette modification soit possible et s’inscrive dans la réalité. C’est dire que le problème n’est pas tellement de définir une position politique (ce qui nous ramène à un choix sur un échiquier déjà constitué), mais d’imaginer et de faire exister de nouveaux schémas de politisation. […] Aux grandes techniques nouvelles de pouvoir (qui correspondent aux économies multinationales ou aux États bureaucratiques) doit s’opposer une politisation qui aura des formes nouvelles.[10]

Les gilets jaunes, de ce point de vue, réalisent une forme d’éducation collective nouvelle : celle de se rendre capables, par des dispositifs de collectivité nouveaux (ayant, d’ailleurs, des territoires nouveaux : les ronds-points, les routes, etc.), d’expérimenter et de penser un échiquier politique où les pions ne sont plus situés sur les mêmes cases et où, à la limite, on invente les règles à chaque coup, chaque déplacement, suivant chaque joueur.

Le déséquilibre de l’expertise

Il est souvent reproché aux gilets jaunes leur manque d’expertise. L’absence de propositions concrètes dans leurs propos. Une incapacité à percevoir l’étendue des éléments en jeu dans leurs revendications. On assiste, sur toutes les chaînes et à toutes les heures, à des débats ahurissants entre des gilets jaunes d’une part[11] et des experts d’autre part. Bien entendu, il ne faut pas plus de quelques minutes pour que le dispositif médiatique produise un déséquilibre flagrant et que les gilets jaunes soient balayés d’un revers de la main (ou d’un sarcasme) comme si leur prétendue ignorance les rendait illégitimes, comme si, prétendant représenter tout-le-monde, ils ne pouvaient représenter que la bêtise. Ce qu’on leur reproche est pourtant ce qui fait leur génie, au sens où Deleuze et Guattari disaient « on ne doit pas dire que le génie est un homme extraordinaire, ni que tout le monde a du génie. Le génie, c’est celui qui sait faire de tout-le-monde un devenir »[12]. Et justement, l’idée n’est pas de dire que tout-le-monde est un gilet jaune, mais bien que le devenir des gilets jaunes, c’est le devenir de tout-le-monde. On le sait, nul n’est pourtant omniscient. Personne n’attend d’un.e ministre qu’il.elle sache tout de la question qu’il.elle a à traiter. Pas un parti sérieux ne fait l’économie d’un service d’études. Pas un syndicat ne se rend sur un plateau télé sans avoir préalablement potassé son dossier. Pas un plateau télé sérieux ne traite d’un sujet sans avoir pris les conseils d’un.e expert.e, voire même sans l’avoir invité.e au débat.

Conclusion – Ne pas juger trop vite

Avec le combat des gilets jaunes, nous assistons à ce qui semble être la défense d’une vraie et totale revendication politique, une revendication  qui se veut durable et portée de manière inédite pour les militants « traditionnels ». Peiner à le définir ne devrait pas nous mener à le rejeter en bloc.

Se demander pourquoi on reproche aux gilets jaunes de ne pas détenir les solutions à leurs problèmes, dans une société qui organise régulièrement des élections auxquelles se présentent des gens qui se targuent de pouvoir le faire pour eux ne nous semble pas incongru. Observer également comment des gens qui, sur une impulsion, se sont retrouvés sur nos routes affublés de gilets jaunes pour protester contre une énième hausse du prix d’un carburant en sont arrivés à débattre, construire, interpeller et tenir si longtemps sur la durée malgré les critiques et autres railleries : tout cela ne peut que nous questionner sur nos propres combats et nos pratiques en éducation populaire. Et cela, précisément, parce que dans le devenir des gilets jaunes, il y a quelque chose du devenir critique de tout-le-monde. Préfaçant justement Deleuze et Guattari, Foucault déclarait qu’au moins une leçon pouvait se dégager de leurs écrits :

N’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de vérité ; ni l’action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique.[13]

Cette leçon, nous voulons aussi l’inscrire dans ce contexte nouveau. Se demander pourquoi les gilets jaunes sont si peu soutenus par des théoriciens, militants de toujours et autres penseurs nous semble, en ce sens, très intéressant. Car dans cette affaire, comme le disent les gilets jaunes de La Louvière, « Nous ne maîtrisons pas toutes les subtilités du système, mais nous maîtrisons parfaitement la notion d’injustice et nous savons que nous la subissons de plein fouet, depuis trop longtemps ». Leurs nouveaux dispositifs, loin de l’ignorance pure, sont aussi, voire surtout des intensificateurs de la pensée, mais d’une pensée qui puise sa justesse dans un vécu souvent rendu imperceptible. Des experts du vécu, donc, qui, sous le poids de critiques prématurées, pourraient bien rentrer de force dans les cases traditionnelles des rapports de forces politiques et perdre ainsi tout l’intérêt de la nouveauté qu’ils nous offrent à observer. Compte tenu du fait qu’à notre sens, en sus d’être un mouvement politique susceptible de déplacer et questionner nos catégories habituelles, le mouvement des gilets jaunes est aussi un processus d’éducation collective – sorte de laboratoire politique aux coordonnées nouvelles ­–, il demande qu’on lui laisse son temps propre et long. Voire, pourquoi pas, une véritable forme de permanence de son exercice politique.

 

  • [1] Date de la première mobilisation des gilets jaunes, en France et en Belgique.
  • [2] Extrait du tract rédigé par des gilets jaunes louviérois à l’origine d’un nouveau mouvement citoyen baptisé collégialement « La meute citoyenne » et qui réunit des gilets jaunes et des citoyens qui souhaitent prendre part au débat
  • [3] https://www.facebook.com/groups/357221595013195/photos/
  • [4] https://www.rtbf.be/auvio/detail_gilets-jaunes-on-paie-et-on-ne-voit-pas-la-difference?id=2431332
  • [5] FOUCAULT, M., « Michel Foucault, une interview : sexe, pouvoir et la politique de l’identité », Dits et écrits, t. IV, Paris, Gallimard, 1994, p.746.
  • [6] Voir Collectif MANIFESTEMENT, Manifeste du dégagisme, Bruxelles, Maelström, 2011 et Collectif MANIFESTEMENT, Dégagisme du manifeste, Bruxelles, Maelström, 2017.
  • [7] Précisons que la violence n’est pas, dans ce mouvement comme dans tout, l’apanage de l’extrême droite. Et que toute une série de développement spécifiques seraient requis pour aborder sérieusement la question de la violence en rapport au mouvement des gilets jaunes.
  • [8] https://lundi.am/APPELDES-GILETS-JAUNES-DE-COMMERCY-A-DES-ASSEMBLEES-POPULAIRES-PARTOUT?fbclid=IwAR3nVHKJPo3mI4r8nqs8zhsA5cOL61Hw7l5Eid0RtaFrVtWikcm0qOw7Zqg
  • [9] https://www.laprovince.be/319232/article/2018-12-10/la-meute-citoyenne-est-lancee-videos
  • [10] FOUCAULT, M., « Les relations de pouvoir passent à l’intérieur des corps », Dits et écrits, t. III, Paris, Gallimard, 1994, p.234.
  • [11] Souvent les mêmes, les médias aimant créer leurs « clients ». Il faut préciser ici qu’ils sont très nombreux à refuser de se rendre sur lesdits plateaux, car pas désignés par leurs pairs pour ce faire.
  • [12] DELEUZE, G., GUATTARI, F., Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p.244.
  • [13] FOUCAULT, M., Dits et Ecrits, t. III, Op.Cit., pp. 133-136. 

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