La résistance à l’industrie textile : un éclairage matérialiste de paroles de citoyennes

Analyse 2018 – La nature du travail émancipatoire en éducation permanente peut prendre des formes extrêmement variables en fonction des attentes des participants et suivant la nature des problématiques que les ateliers se proposent d’aborder. En particulier, eu égard aux enjeux importants que peuvent représenter les modèles de production et de consommation capitalistes, il est intéressant d’interroger comment se construit, à travers la rencontre entre une association, un public et une problématique sociale et citoyenne, un savoir pratique et critique capable d’engager une auto-capacitation des acteurs. Dans le cas présent, il était question de voir comment, à travers un atelier de couture et de citoyenneté (l’atelier Boîte ARC’oudre) prenant place à l’ARC, les participantes engageait un travail d’émancipation des logiques productivistes et consuméristes de nos sociétés contemporaines. Ce travail permet, en outre, d’interroger la capacité qu’on les structures associatives à construire une réflexivité de leurs pratiques en dialogue avec leur public.

Introduction

Cette analyse propose d’apporter un éclairage sur les processus émancipatoires qui peuvent être enclenchés par une réappropriation et la conscientisation de la production d’objets et de vêtements dans une société dominée par la « fast-fashion ». Plus particulièrement, les opinions de personnes participant à un atelier de couture et de citoyenneté (intitulé La Boîte ARC’oudre) ont été recueillies lors d’entretiens semi-directifs. À partir de l’articulation des discours récoltés avec des savoirs théoriques et critiques hérités de Marx, nous analyserons les processus en jeu dans l’émancipation des individus des modèles de consommation et de production capitalistes. Parallèlement, nous mettons en lumière la façon dont l’éducation permanente peut enclencher des processus émancipatoires complexes par un va-et-vient constant entre réponses aux attentes et aux besoins des participantes et émergence de nouveaux savoirs à travers une éducation informelle.

  1. La boîte Arc’oudre : un atelier d’éducation permanente

La Boîte ARC’oudre se définit comme un atelier de couture et de citoyenneté : il a pour objectifs non seulement de permettre à des personnes en demande de développer des compétences en couture, mais aussi d’accompagner cette découverte par une réflexion informelle sur la valeur et les impacts sociaux, économiques et environnementaux de notre consommation textile. Résolument ancré dans une vision critique de l’industrie textile, cet atelier assure que la pratique d’une activité émancipatoire au niveau individuel s’inscrive dans une dynamique d’émancipation collective et dans une vision alternative de certains modes de production et de consommation considérés comme problématiques (surconsommation de produits textiles) et entravant l’émancipation de certains (notamment les travailleurs du Sud). C’est pourquoi la récupération, la transformation de matériaux déjà existants, ainsi que la participation à des activités de sensibilisation ou de fabrication de vêtements à destination des plus démunis sont au cœur de l’atelier.

La description de l’atelier par Marie[1] révèle le caractère informel du processus éducatif activé lors de l’atelier :

On a plein de projets différents, et c’est pas un cours standard, euh « Voilà t’as fini ton travail » c’est déjà difficile certaines fois et puis tu dois continuer à refaire les mêmes choses, c’est relax, un groupe de filles, on discute toutes ensemble, et en même temps on apprend mais il y a moins de pression de réussite.(…) C’est bien parce que du coup on conçoit le programme du cours aussi en fonction du groupe. Ça c’est bien parce qu’on nous impose pas des thématiques qui nous intéresseraient pas nécessairement. Puis il y a toujours moyen de contourner et de revenir vers quelque chose qui nous plait plus.

Le discours de Marie nous aide à montrer comment l’atelier permet, par la mise en place de différents projets, et donc, partant, par la suscitation de situations d’apprentissages hétéroclites et informelles, de lever certains obstacles à l’autonomie et à l’émancipation. En effet, ce sont d’abord les barrières entre les participantes et les machines ou les actions qu’elles désirent se réapproprier qui sont levées. Par la suite et de façon progressive, l’univers de l’engagement et les savoirs critiques sont rendus accessibles. Cristina nous raconte par exemple comment une journée de sensibilisation et d’action autour de la récupération et de l’industrie textile lui a permis de « reprendre le dessus sur la machine » :

Quand j’ai commencé la couture, c’était de la peur. Cette machine, je ne la comprends pas, je ne sais pas comment ça marche, quels sont les mécanismes ? La première fois, c’était la machine qui avait le pas sur moi. J’étais complètement bouffée par la machine (rires). Puis, à la journée de la donnerie, j’ai passé un peu de temps en bas avec les messieurs qui réparaient les machines et je me suis assise à côté d’eux et j’ai posé plein de questions (rires) : « Mais qu’est-ce que c’est ça ? », « Et ça, ça sert à quoi ? » et du coup ça m’a un peu aidée à me rapprocher de la machine. Parce que c’est quelque chose de personnel hein ! Moi, si je ne comprends pas comment quelque chose marche, je suis incapable de le refaire ou si je ne comprends pas la logique j’arrive pas à intégrer l’information en fait. Et après, les premières fois, c’était bizarre aussi de doser la pédale, c’est un peu comme la voiture, et puis du coup petit à petit je me suis approchée. Après, bon, il y a encore une marge, je sais que la précision c’est pas ma manière mais je sais faire des choses, qui sont un peu tordues un peu « chelou » : c’est pas grave, c’est moi qui les ai faites, je suis contente, c’est bien.

  1. Analyse des processus émancipatoires

    • 2.1. Le point de départ : les besoins des participantes

De toute évidence, les participantes et leurs animatrices assument que ce sont bien les besoins des participantes qui se trouvent au centre des ateliers.

L’argument financier

Premièrement, les participantes mettent toutes en avant les conditions de vie plus ou moins difficiles dans lesquelles elles ont évolué ou évoluent aujourd’hui et qui ont amorcé chez elles de nouvelles pratiques de consommation. Cristina, qui n’a pas de travail actuellement, nous explique par exemple qu’elle n’achète presque plus d’objets neufs avant tout parce qu’elle doit « faire attention au niveau financier » : « C’est un équilibre précaire au niveau financier, ma vie pour le moment ». Dans le même sens, Julie se souvient que c’est surtout quand elle est tombée enceinte (il y a quelques mois) qu’elle a commencé à se poser des questions sur les différents moyens de consommation, l’industrie des vêtements et des objets pour bébé menant à « dépenser énormément très vite ». Dès lors, notamment grâce à sa participation aux ateliers de la Boîte ARC’oudre, Julie s’est mise à acheter en seconde main, à récupérer et à réparer des vêtements ainsi qu’à faire elle-même des vêtements et accessoires, comme la « cape de bain de [sa] fille ». Laetitia, une participante en reprise d’études, affirme également que ses nouvelles pratiques de consommation de vêtement sont apparues au départ pour des raisons financières :

Au bout d’un moment, moi, j’ai complètement arrêté d’en acheter [des vêtements].  J’ai complètement arrêté il y a deux ans quand j’ai commencé à vivre seule. J’avais pas beaucoup d’argent donc j’ai arrêté d’en acheter et après je suis arrivée en Belgique, j’ai découvert les Petits Riens et ça c’était trop bien parce qu’il y en avait en bas de chez moi et c’est super pour acheter, c’est vraiment pas cher.

C’est donc, dans la plupart des cas, souvent parce qu’« elles n’avaient pas les moyens » (Manon) que les participantes ont diminué leur consommation de vêtements et qu’elles se sont dirigées vers la couture. En fait, les participantes font partie d’un public qui n’est pas à proprement parler pauvre mais qui est touché par une nouvelle forme de précarité et de vulnérabilité : elles vivent seules, sont au chômage, enchainent les contrats précaires, ont des enfants à charge, dans un contexte où la vie coûte cher et où le marché de l’emploi est loin d’être favorable à ce genre de profils.

Bien que la primauté du facteur économique dans l’adoption de nouvelles pratiques de consommation soit assumée par les participantes, elles invoquent toutes spontanément d’autres arguments qui les poussent dans cette voie. Certaines, comme Cristina, considèrent qu’elles s’inscrivent dans une « façon de voir la vie » et des « principes » (le refus du gaspillage notamment) transmis par leurs parents, qui sont plus qu’exclusivement économiques :

Le premier abord, c’était vraiment cette idée familiale : ils avaient acheté des t-shirts, ils étaient encore en très bon état donc pourquoi acheter un deuxième t-shirt pour le deuxième fils ? Du coup, il y avait déjà cette attitude chez mes parents qui était un peu éthique mais aussi économique. Mais je pense que les deux choses vont ensemble. Pour moi aussi c’étaient les deux. Quand j’ai commencé ma vie d’adulte, pour la surconsommation mais aussi pour l’argent. Mais même l’idée de pas gâcher, c’est mes parents qui m’ont inculqué ça, à tous les niveaux, au niveau de la nourriture, des vêtements, mon père a retapé des choses, toujours voulu tout réparer… Il réparait trois, quatre fois et puis ça marchait pas, parfois il ne comprenait pas qu’il n’avait pas réparé et il fallait lui dire : « il y a un moment où il faut changer quand même ! ».

Le besoin de « faire soi-même »

Les participantes, parfois avec une certaine gêne, affirment qu’elles participent aux ateliers aussi et surtout pour elles, parce qu’elles sont « fières d’ [elles]-mêmes » (Marie) lorsqu’elles parviennent à un résultat, que faire un vêtement les met dans « un état de joie » (Manon), que c’est « bon pour le moral » de « faire soi-même » (Eva).

Lorsqu’elles sont amenées à mettre des mots sur l’origine de cette satisfaction, elles témoignent à la fois du caractère évident de ce besoin de « faire », qui leur semble si « naturel » et universel, et de la difficulté qu’il y a à le comprendre :

Je crois que la couture c’est pas quelque chose de régressif en tant que femme ou un truc de bobo hipster tout ça. C’est les gens naturellement ils reviennent à ça de plus en plus, ça fait partie des choses qu’on veut faire, qu’on aime faire en tant qu’être humain (Laetitia)

D’une certaine manière, les participantes pointent du doigt cette « nature » de l’être humain comme producteur que décrivait Marx :

[à] l’exemple de tout animal, l’homme commence par manger, boire, etc., c’est-à-dire non pas se « trouver » dans un rapport, mais par se comporter activement, s’emparer de certaines choses du monde extérieur par l’action, satisfaisant ainsi leurs besoins ; ils commencent donc par la production[2].

Comme le souligne Fischbach en s’inspirant de Marx et Spinoza, «  il ne peut y avoir (…) d’être naturel qui ne soit actif »[3] ; de plus, le propre de l’Homme est qu’il « (…) produit bien au-delà de ses besoins naturels, « fait librement face au produit », « forme aussi d’après les lois de la beauté » et ne peut « renoncer à la joie de la production et à la jouissance du produit » »[4].

Ce goût « naturel » pour la production et la jouissance des produits et des matières est particulièrement palpable dans les paroles exaltées des participantes qui décrivent leur goût pour la couture et la fabrication d’objets :

Les matières, les couleurs, j’aime bien jouer avec les couleurs, je sais pas, associer des trucs et puis faire des choses qui sortent de l’ordinaire, puis faire des choses pour moi. Je suis assez égoïste, je suis assez égoïste en couture (…) Le premier [pull] que j’avais fini en novembre j’étais pas très bien la veille et puis le matin je le porte la première fois : le fait de mettre mon pull, j’étais dans un état de joie ! Pour le moral, franchement, j’avais mis deux mois à le faire, je trouve qu’on voit pas tous les jours ce genre de pull et ça se voit qu’il y a du travail dessus. Si je faisais ton pull, et bien, c’est plus simple ! (Manon)

Comme on le voit dans le discours de Manon, les participantes sont parfois un peu gênées de ce qu’elles identifient comme un comportement « égoïste » et « puéril », alors qu’elles ne font en réalité que se réapproprier une nature d’ être producteur et produisant, l’Homme étant « […] cet être naturel objectif dont l’objectivité spécifique est de s’objectiver lui-même, de se poser comme sujet agissant, intelligent et conscient, qui se réalise dans les objets qu’il produit »[5].

Elles présentent également un discours positif sur l’auto-capacitation que permet l’atelier, qui s’inscrit logiquement dans la « (…) tendance naturelle à augmenter leur puissance d’agir »[6] décrite par Marx. Marie décrit comment elle a, petit à petit, acquis des savoir-faire qu’elle estime être « basiques » mais qui ont le mérite d’être acquis « pour toute la vie » :

Moi, ça faisait quelques années je savais pas cuisiner, je savais pas coudre et oui, moi, j’ai l’impression que j’acquiers des choses pour toute ma vie et c’est des trucs assez bêtes mais au moins tu sais le faire.

On peut le montrer, tout le monde ne le fait pas, c’est un savoir-faire que tu gardes aussi. J’ai une machine à coudre, je vais pas oublier : c’est quelque chose qui est acquis. Je trouve ça normal d’être fier.e d’avoir fait quelque chose, d’avoir accompli un travail

Comme le dernier extrait le laisse entendre (v. en italique), la valeur du travail et de l’effort dans la production est souvent soulignée par les interviewées. Manon dit ainsi que mettre du temps dans la confection de vêtements « est un choix », qu’ « on pourrait l’acheter ça irait vite » mais que « ce n’est pas pareil » parce qu’ « on y a mis du temps et un peu de nous ».  Eva nous aide à comprendre ce qui se joue dans la réappropriation des objets à travers leur fabrication :

Je ne sais pas si c’est la notion d’effort, c’est plus la notion d’avoir réussi à le faire. Peut-être que les gens ont l’impression que c’est tellement facile d’acheter que ça vaut plus la peine de faire et, du coup, euh c’est peut-être plus comme une question de s’approprier les choses qu’on porte d’avoir quelque chose de personnel là-dedans, quelque chose qui soit pas juste acheté mais qui est plus personnel, qui sera plus unique même si ça va finir par ressembler à quelque chose d’autre. Moi, c’est pour ça que j’ai commencé à faire des boucles d’oreille en tout cas. En fait, moi, j’aime surtout bien choisir les matériaux, j’adore choisir les matériaux, aller dans les magasins, toucher les tissus, pareil pour les perles : « ah ben je vais pouvoir les associer comme ça ou plutôt comme ça », voir si ça brille ça brille pas, c’est coloré ou non… moi je pense que c’est quelque chose qu’on s’approprie mais du coup ça fait plaisir d’offrir des choses qu’on a faites soi-même, c’est comme si on donnait un peu de se temps ou un peu de soi

Le fait même d’acheter semble être connoté négativement dans le discours de la plupart des interviewées. Cet acte est en effet associé à quelque chose de « facile » (v. ci-dessus « c’est tellement facile d’acheter que ça vaut plus la peine de faire »). En cela, le discours d’Eva comme celui de la plupart des participantes sur leur participation aux ateliers s’inscrit presque systématiquement dans un mouvement de action, d’opposition : c’est « faire soi-même » en opposition à « acheter », c’est « prendre le temps » et choisir l’effort en opposition à « choisir la facilité et aller vite ». Ainsi, leur choix pour ce « retour » à la production autonome d’objets apparait donc comme une réaction à un monde et une culture particuliers.

 

  • 2.2 L’articulation des besoins à une nécessité d’émancipation

De façon remarquablement récurrente, les participantes déclarent qu’en produisant elles-mêmes leur vêtement, en les réparant ou en les transformant, elles se « approprient quelque chose » (Fabienne). L’objet de cette réappropriation n’est pas toujours facilement identifié, mais l’analyse de leur discours révèle une conscience des dérives sociétales auxquelles elles veulent échapper.

L’émancipation d’une culture de la surconsommation et de l’abondance

Cristina met en lumière le fait qu’apprendre à coudre et développer de nouveaux comportements de consommation de vêtements s’inscrit dans une démarche dans laquelle interviennent tant une recherche de plaisir que des processus d’émancipation de cadres de pensée dominants :

Je pense que, justement, c’est pas retourner à la couture car on veut s’enfermer dans une tâche féminine, c’est plutôt un moyen de développer une autonomie et se libérer aussi de la mode et de ce que la mode nous impose. Moi j’ai un attachement au « vintage » et aux années 80, maintenant c’est la mode mais, avant, ça l’était pas. Par exemple, je porte les choses taille haute et avant il n’y en avait pas. Avant les tissus étaient de bonne qualité, que je portais bien et j’étais bien, et à moins d’un tiers du prix (en seconde main). Il y aussi une démarche de s’autonomiser, de se détacher de certaines choses que la mode veut nous imposer.

(…) Moi la taille haute, c’est un confort notamment, les « slims » peut-être il y en a qui sont bien dedans, je suis contente pour eux mais moi j’arrive pas. S’habiller, c’est un truc de base, j’aime ça, j’ai toujours aimé le côté déguisement et tout ça. Il y a un processus d’autonomisation mais il y a aussi un certain plaisir. Je connais mon corps : je sais très bien ce qui peut m’aller et ce qui ne peut pas m’aller. Quand t’es dans une friperie, tu sais qu’il y a plein de choses, tu cherches, tu touches mais c’est différent que dans les grands magasins. Tu sais que tu vas trouver peut-être quelque chose mais peut-être pas : c’est une autre dynamique.

On peut déduire du discours de Cristina que se mettre à la recherche de vêtements de seconde main, réparer ou transformer certains vêtements en fonction de ses goûts, de ses envies et de son confort s’inscrit dans une dynamique qui va à l’encontre de celle imposée par l’industrie du textile, qui institue l’abondance en norme et fait primer la soumission aux codes esthétiques dominants sur le confort.

Les problèmes de surconsommation sont identifiés par les participantes comme relevant d’une vision particulière du progrès, qui a émergé avec la révolution industrielle et n’a cessé de se développer, selon elles, jusqu’à atteindre un niveau affligeant ces dernières années. Elles proposent souvent de prendre de la distance par rapport à cette vision du progrès, même si elles déclarent que cela n’est pas facile de l’assumer et de le défendre dans leur tissu social et familial (v. Julie ci-dessous).

Il est intéressant de constater l’interprétation que certaines participantes font du glissement qui s’est opéré dans la mentalité de la génération de leurs parents. Certaines expliquent que la « culture » anti-gaspillage et de simplicité dans laquelle elles ont été élevées a connu un bouleversement, en tout cas dans le domaine du textile, une fois que la mode s’est démocratisée (« avec de nouveaux magasins comme H&M aux prix très accessibles » comme le souligne Fabienne) et que posséder de nouveaux objets et vêtements est devenu comme la preuve de la réussite, du « progrès », une vraie « source de plaisir » (Julie).

Alors qu’un bon nombre de participantes estiment qu’elles n’ont pas à faire face à trop de jugements et d’obstacles dans leurs nouveaux choix de vie, certaines signalent tout de même une difficulté, aujourd’hui, à faire comprendre à leurs proches les enjeux qui justifient ces choix. C’est le cas notamment de Julie, qui vient d’avoir un enfant et qui estime que « c’est depuis lors que [ses] choix en matière de consommation deviennent vraiment en opposition avec d’autres, et que du coup c’est plus difficile d’assumer et que les gens ne se sentent pas vexés parce qu’on leur demande de pas acheter de cadeau neuf, en plastique et tout ça ». Expliquant qu’elle a décidé de faire une liste de naissance d’objets de seconde main, elle raconte à quel point « ce n’est pas facile qu’ils [ses proches] acceptent ou qu’ils vivent bien le fait d’offrir quelque chose qui a déjà servi à ma fille » parce que « c’est comme si ça allait contre leur conception du vrai cadeau » (Julie).

Cette culture de la surconsommation est souvent mise en relation, par les participantes, avec l’industrie textile et ce qu’elle impose comme normes culturelles, de travail et de consommation. L’expérience récente de Laetitia comme vendeuse dans un magasin qu’elle décrit comme appartenant à la « fast-fashion », combinée à sa découverte d’autres modes de consommation, la mène à identifier assez précisément les rouages de cette industrie :

Moi j’aime bien acheter en seconde main, faire moi-même c’est aussi pour se détacher de tout ça, de mon travail… Avant de reprendre des études, j’ai travaillé un peu plus d’un an chez Pimkie, Rue Neuve. Mais voilà, c’est pas une industrie qui me plait. Mes collègues étaient super chouettes mais t’es pas fière de ton boulot quoi, parce que c’est une fast-fashion. Ils reçoivent des colis mais tous les jours ! Je sais même pas combien de pièces on recevait par jour ! Et puis suremballé dans du plastique… Des vêtements parfois juste essayés en cabine d’essayage, tu vois que la qualité elle est pas là, il y a rien qui va en fait dans cette industrie (…) Il y a des gens avec plein de sacs, il y a des gens qui viennent toutes les semaines, voire plusieurs fois par semaine. T’arrives à reconnaitre les gens. En fait, c’est un loisir de faire les magasins. Puis, nous, on est poussées au chiffre : il faut plus vendre, mettre plus de pièces, si une personne en achète deux il faut la pousser à en acheter trois. Je sais que c’est encore pire ailleurs, genre chez Zara elles ont une grosse, grosse pression.

Laetitia montre ainsi que consommer autrement des vêtements est une manière pour elle de se « détacher » de ce modèle auquel elle a pris part malgré elle (ce dont elle « n’est pas fière ») : son discours permet de souligner que tant les travailleuses que les consommateurs sont avant tout les marionnettes (les travailleuses sont poussées à la vente) et les victimes (les consommateurs sont poussés à l’achat) d’une industrie qui met tout en place pour pousser à la surconsommation. Les participantes dénoncent explicitement (v. le passage en italique ci-dessus par exemple) le glissement qui s’est opéré au niveau de la nature même de la consommation humaine, dans le domaine du textile mais également dans d’autres : le déplacement de la consommation comme besoin vers la consommation comme loisir.

La réappropriation de la puissance d’agir par la prise de conscience de la force de travail

Cette industrie du textile est vue par la plupart de nos participantes comme un élément parmi d’autres d’un système économique problématique. Fabienne souligne ainsi qu’elle veut être plus « indépendante » par rapport au monde « qu’on nous impose » parce qu’elle a le sentiment de participer à une « course folle vers le désastre » :

L’objectif c’est viser plus d’autonomie. Me dire : « ben voilà, c’est quelque chose que je sais faire ». Me dire qu’on doit être plus indépendants par rapport au monde qu’on nous impose parce qu’on est toujours dedans et on participe à une course folle vers le désastre.

Cette course folle, c’est celle d’une société qui, « chez elle, ne produit rien » dans certains secteurs et qui exploite des « pauvres filles à l’autre bout de la terre qui arrivent par millier dans les rues, qui vont passer des dizaines d’heures à travailler et puis qui vivent dans des tout petits espaces, parfois même avec leur bébé » (Fabienne).  Toutes les participantes se disent extrêmement « choquées » (Manon) des méthodes de production mobilisées par l’industrie textile, au niveau écologique (elles dénoncent une surutilisation de plastique) mais surtout humain : ce système « n’est pas humain » (Eva) à leurs yeux, parce que « les travailleuses du Sud ne vivent pas dans des conditions correctes » (Marie).

Elles soulignent par-là l’effet pervers du capitalisme, qui assimile d’une certaine manière le travailleur « (…) à une chose insensible, à une machine dont on a le droit d’exiger chaque jour plus de précision, plus de travail et plus de produit »[7]. Comme elles le soulignent en affirmant que « tant que les producteurs trouveront de la main d’œuvre toujours moins chère ailleurs, ce système continuera » (v. Maria),  le problème est bien que « (…)laissé au libre jeu des forces du marché, le prix du travail ne peut que baisser, car cette (pseudo)marchandise (« marchandise fictive », dira Polanyi) est soumise à une double concurrence : celle des machines et celle des travailleurs eux-mêmes par la pression démographique » et que, par conséquent, « (…) soumis à la loi du marché, le travailleur se trouve donc chosifié (…) »[8].

Le discours des participantes nous parait éclairer le processus par lequel le système capitaliste tend à déposséder les individus de leur puissance d’agir par la façon dont le travail est organisé. Les interviews dérivent en effet systématiquement, bien qu’en des mots différents, sur le fait que le travail (dans ce cas, la production de vêtements) n’est plus visible, reconnu, conscientisé, voire conçu même comme un travail :

Moi, quand je vois un t-shirt qui coûte 1 euro je me dis : « Mais combien on a payé la personne qui l’a fabriqué ? ». Pareil, quand je vois de la nourriture qui coûte rien, je me dis : « Mais comment on a payé la personne qui l’a produite ? » C’est de la folie ! (Eva)

Faire un vêtement (surtout de qualité), c’est pas quelque chose qui prend dix minutes hein ! Les gens ont pas tellement conscience de ça en général je pense et c’est le problème. (Julie)

Les effets de cette invisibilisation, de cette forme de « négation » du travail sont considérés comme problématiques par Eva parce qu’ils mènent à une quasi non-reconnaissance du travailleur lui-même :

Je trouve qu’il y a une question de respect pour la personne qui… Je sais pas… Il y a quelque chose comme ça où on est déconnectés des gens qui produisent et, en même temps, ces gens ils produisent pour nous. Enfin pas seulement pour nous mais en fait ils font leur travail, ils ont le droit d’être fiers de leur travail. Et à partir du moment où on les rétribue mal ou qu’on considère que ça vaut rien du tout ce qu’ils font, eh bien c’est comme si on ne respectait pas ce qu’ils font, donc, d’une certaine manière, ce qu’ils sont. Et je veux dire « mais pourquoi ? » puisque de toute façon on va aller les acheter ces choses. Donc si moi j’estime qu’il faut respecter mon travail, alors je vais respecter le travail des autres. Parce que pour moi il y a pas de métier débile : c’est juste que chacun fait comme il veut ou comme il peut. Parce qu’en plus du coup je trouve qu’on perd la notion du travail bien fait. On doit juste faire le travail mais on doit plus bien le faire.

Sa critique mène à se repositionner sur ce qu’est le travail et la façon dont on l’appréhende. Il est dans ce cadre intéressant de lire ce que certains penseurs (comme Buret cité ci-dessous par Vatin) ont formulé, avec certes certaines limites et partis pris, sur la façon dont la marchandisation du travail dénature celui-ci :

Comme Rossi, comme plus tard Polanyi, Buret oppose cette posture cynique de la pensée manchestérienne à la valeur humaine du travail, qu’on ne peut pas dissocier de la vie même du travailleur : « Car le travail que vous soumettez à la loi des valeurs brutes, représente l’existence même et le bonheur d’un homme, d’une famille humaine. Pourquoi donc n’avoir vu dans le travail qu’une valeur d’échange, pourquoi n’y avoir pas vu avec la même sagacité ce qui y est également, une valeur morale (…) ? »[9]

Si nous estimons que voir dans le travail une valeur morale est contestable et n’est surtout pas de notre ressort, il nous apparait par contre nécessaire de dénoncer sa marchandisation.  Ce que Maria, par exemple, semble sentir et qu’elle exprime dans sa critique de l’appréhension que nous avons du travail, c’est que « [l]e capitalisme se caractérise par des rapports de production qui déterminent le processus de production comme processus de valorisation – au point que les forces productives de la nature et des prolétaires apparaissent comme si elles étaient celles du capital lui-même (c’est le fétichisme du capital). La valorisation stimule et nie à la fois la production en lui imprimant la logique inhumaine de l’accumulation indéfinie qui unilatéralise les forces productives, exploite, aliène et mutile les producteurs »[10].

C’est en ce sens que le capitalisme, dans le cadre d’un développement industriel sans fin, nous emporte tous dans une « course folle ». Cette course folle a des effets sur les travailleurs du Sud, l’environnement mais également tout un chacun. En effet, comme le suggère Fischbach sur la base des écrits de Marx, « Il arrive un moment où les formes d’échanges ou les rapports de production, de conditions et produits de l’activation humaine, deviennent une entrave (…) et un frein à l’activation des hommes, c’est-à-dire au développement de leur activité productrice »[11]. Ce philosophe propose, en relisant Marx, de montrer que

l’histoire n’est pas autre chose que le procès d’une séparation grandissante des hommes à l’égard de leur propre puissance d’agir : plus les hommes ont développé et perfectionné leurs forces productives, et plus ces forces leur sont devenues étrangères, moins elles ont été les leurs, au point de devenir, avec l’avènement de la société bourgeoise, les forces d’un Autre, celles du capital. [12]

Mais sommes-nous simplement condamnés à observer, impuissants, cette course folle et cette désappropriation de la force productive de l’homme ? Les participantes de l’atelier se refusent à ce fatalisme, d’abord à un niveau individuel, ensuite à un niveau collectif, tout en restant réalistes.

Julie confie qu’elle a plus conscience de la valeur du travail, notamment dans la fonction d’objet, depuis qu’elle coud :

Ça faisait longtemps que je voulais faire de la couture. Je trouve ça super chouette de faire des choses soi-même, c’est gai de voir qu’on a fait ça soi-même même si c’est pas parfait fin ça donne plus de satisfaction que de l’acheter tout fait après on se rend compte de tout le travail qu’il y a derrière

Bien qu’il ait été mentionné très régulièrement et spontanément dans le début des interviews, l’argument économique finit souvent par disparaitre du plaidoyer que formulent les participantes pour défendre de nouveaux modes de consommation. Julie souligne même que « faire soi-même » peut coûter plus cher mais que des objets qui coûtent cher « peuvent valoir la peine » parce qu’ils sont le produit d’un travail et de produits présentés comme ayant en soi de la valeur :

La couture, c’est pas forcément moins cher : souvent quand tu fais toi-même c’est pas forcément moins cher. Tu sais d’où ça vient et ça c’est chouette et c’est là que tu te dis après que des choses qui coûtent cher peuvent valoir la peine parce que ne fut-ce que l’heure que tu passes sur un truc et puis les tissus ca les vaut bien hein rien que les vêtements pour les enfants.

Marx éclaire d’une certaine manière les processus émancipatoires en jeu ici, même s’il faut souligner que sa pensée s’est développée dans un tout autre contexte :

Dans un système qui  « (…)engendre lui-même la « masse » en dépossédant les individus de la propriété des conditions objectives de leur propre travail et en les réduisant au statut de propriétaires subjectifs d’une force abstraite de travail (…) le devenir-révolutionnaire de la masse témoigne d’un devenir-actif par soi de la masse, consistant en l’affirmation par la masse de sa propre puissance d’agir sous la forme du processus de réappropriation de la totalité de ses propres forces productives. (…) Il s’agit bien pour la masse d’un procès de réappropriation de sa propre activité vitale »[13].

En concevant, comme Marx, « l’affirmation non comme un acte immédiatement affirmatif, mais comme l’acte de nier le négatif »[14], on peut estimer, d’une certaine manière, que le fait de reconnaître et se réapproprier le travail même, dans le cadre de la production d’objets quotidiens comme les vêtements, revient à lutter contre la négation du travail et de la puissance d’agir qu’impliquent les modes de production et de consommation capitalistes. En niant cette négation, on affirme la puissance d’agir de l’humain et, pour reprendre les mots d’une participante, on opère un « retour vers l’autonomie » (Cristina, nous soulignons) :

Dans ce contexte d’inégalités et de collectivité je pense que l’autonomie joue une carte parce que de manière très générale c’est sûrement un moyen de transformation. Je le fais pour moi parce que ça me correspond. Ça peut être vu comme un geste politique. Sûrement pour moi que ça l’est mais c’est plutôt une question de cohérence d’autonomie de retour vers l’autonomie (Cristina)

Les ateliers ici nous permettent de faire quelque chose mais pour pas gaspiller le tissu de le faire dans un but associatif. C’est-à-dire que Voilà donc on a commencé à faire des pochettes pour Bruzelle pour les femmes à la rue etc. et je trouvais ça vraiment super parce que je trouve que d’avoir des connexions avec d’autres personnes, de pas être dans notre petit cocon et de faire des choses isolées et finalement les rater et là on fait des choses simples et elles servent pour d’autres personnes on se ré-ancre dans la société on est dans une communauté avec de nouvelles façons de faire et de penser on pense à d’autres c’est circulaire on fait des choses pour d’autres qui en ont plus besoin et en même temps de toute façon c’est de la récupération de tissus donc voilà. Au final c’est plus un moment qu’on partage ensemble. C’est une démarche. (Marie)

Penser les problèmes de l’industrie textile de façon globale et solidaire

La vision que les interviewées ont de leur participation aux ateliers et du processus plus global d’émancipation collective dans lequel elle s’inscrit révèle l’enjeu de la réappropriation des forces productives au niveau individuel et collectif, en tant qu’elle est susceptible d’amorcer une transformation potentielle de certains modes de consommation et de production. En définitive, les participantes appellent ainsi de leurs vœux ce que Marx désignait comme une « auto-activation », c’est-à-dire un « processus d’appropriation par les hommes de leur propre activité productive et des conditions de celle-ci »[15], individuellement , mais aussi collectivement.

La nécessité d’une collectivité qui regroupe ceux à qui les forces productives et les conditions de travail sont « confisquées », qui s’organise et qui fasse « masse » revient régulièrement dans le discours des participantes :

Enquêtrice : Est-ce que t’estimes pas que t’impliques déjà toi, que tu changes quelque chose d’une certaine manière ?

Eva : Oui, mais c’est au niveau individuel, il fallait que ça devienne collectif. Il faut que ça devienne collectif d’une manière ou d’une autre. Soit on se regroupe soit on sensibilise les gens mais on peut pas rester dans son coin. Même si moi j’avais une vie complètement à la hauteur de mes valeurs, ce qui est loin d’être le cas, ça suffirait pas à changer la société, donc oui c’est déjà bien de pouvoir respecter ses valeurs mais on ne vit pas tout seul. (Eva)

Les participantes soulignent ainsi la nécessité de penser le problème de la surconsommation de manière globale et solidaire, tant au niveau national que supranational.

  • 2.3. Un regard avisé et critique sur les conditions de l’émancipation

Le développement d’un savoir sur les moyens de transformation, à l’échelle individuelle et collective, comme passant d’une certaine manière par une « reconquête de l’activité humaine naturelle de production contre la forme « travail » prise par cette activité »[16] ne mène pas les participantes à se terrer dans une posture naïve ou paternaliste. Ainsi, elles témoignent d’une conscience du fait que le changement ne viendra pas d’une « simple » réappropriation de la force de travail dans certains secteurs :

Les fringues, c’est clairement un problème de société : c’est plus polluant que le pétrole je pense cette industrie textile limite ou juste après ! C’est un truc de dingue ! Donc, oui, il y a clairement quelque chose à faire mais la solution n’est pas que tout le monde couse ses vêtements hein ! (Manon)

Les participantes recontextualisent également leurs propres comportements et n’adoptent pas d’attitude moralisatrice à l’égard de ceux qui auraient des comportements de consommation « problématiques » :

Après on essaye, c’est clair que c’est difficile. Il y a des petits pas qu’on peut faire. Après par exemple par rapport à la technologie on pourrait ne pas avoir de smartphone et tout ça mais ça c’est difficile… Moi j’essaye déjà d’avoir des téléphones reconditionnés mais… voilà (Cristina)

Évitant systématiquement de tomber dans un registre prescriptif, les interviewées font preuve d’une distance critique qui leur permet surtout de pointer du doigt et remettre en question les mécanismes en jeu dans le maintien de pratiques de consommation « problématiques », comme dans l’extrait suivant, où Laetitia et Julie soulignent que c’est le système (et pas les individus) qui induit logiquement certaines pratiques de consommation :

Laetitia : Ca changera pas, je pense, tant qu’il y a des pays où on peut exploiter les gens pour moins cher : les industries se déplacent. Peut-être un jour où il n’y aura plus de main d’œuvre peu chère, alors on ne saura plus. Mais je pense que ça ne passera pas par la conscience des gens : tant qu’il y aura un T-shirt dans les magasins qui coûte 3 euros et un autre qui coûte 10 euros, et bien les gens prendront celui qui coûte 3 euros. Je ne juge pas, parce que tout le monde n’a pas le pouvoir d’achat et tout ça. Il faut juste supprimer la tentation. Moi j’ai continué à consommer les vêtements un petit peu : genre j’avais une réduction parce que je bossais chez Pimkie mais rarement. Mais voilà, moi, maintenant, j’ai supprimé la tentation. Il faut bloquer les emails, les newsletters, ne pas aller dans ces rues genre Rue Neuve, si t’as besoin de rien. Parce que sinon c’est fait pour, hein ! Tu vois une vitrine, t’as besoin de rien mais ça va te convaincre, c’est fait pour, hein ! Il y a toute une armada psychologique ! On est faibles mais c’est aussi fait pour créer ce besoin en fait.

Enquêtrice : Tu trouves que c’est oppressant ?

Laetitia : Ici à Bruxelles je trouve que c’est trop : la publicité c’est aussi beaucoup ça. Bon, moi, je suis française, à Paris, c’est encore pire : entre les écrans qui te détectent quand tu passes devant et puis oui c’est la folie. Je suis retournée à Paris là et je me disais « Mais c’est dingue il y a des publicités partout même dans le métro ! ». Mais tout est toujours centré sur la consommation et c’est hyper centré, fin c’est féminin quoi, c’est presque une oppression en plus.

Ca doit venir des gens, mais il  faut des politiques qui facilitent. Voilà, si tu vas chez Lidl, tu as deux fois plus de nourriture quand tu sors du magasin, donc en fonction des moyens voilà. Donc ça doit venir des deux, des facilitateurs et puis de la volonté chez les gens. (Julie)

Cette attitude nous semble capitale, en ce qu’elle témoigne d’une conscience politique et citoyenne qui ne tombe pas dans les travers maintes fois observés du discours « engagé » des élites, qui reproduit en son sein des mécanismes de domination et de justification de l’ordre social, par exemple en hiérarchisant symboliquement les pratiques de consommation selon qu’elles sont ou non éthiques et donc, partant, en hiérarchisant les individus (en « plus ou moins responsables », « plus ou moins respectueux de l’environnement et des autres »).

Conclusion

Les paroles récoltées nous semblent constituer un matériau instructif sur les processus d’émancipation. Nous avons vu qu’à travers un cheminement qui répond avant tout aux besoins individuels exprimés et assumés par les participantes, une conscience collective a émané, contribuant non seulement à remettre en question notre société capitaliste et les modes de consommation et de production qui lui sont propres mais aussi à faire émerger un échange de pratiques et de savoirs qui permettent à chacune des participantes de gagner en autonomie.

Il nous apparait que cette analyse contribue à souligner les avantages de l’éducation informelle prônée par l’éducation permanente. Dans le cas qui nous occupe, le processus itératif d’aller-retours entre les besoins et contraintes individuels et l’apport de pistes de réflexions, de réponses directes ou indirectes dans le cadre de l’atelier (à travers la participation à certaines activités de sensibilisation ou d’action pour les plus démunis) semble être à même de créer chez les individus de réels changements cognitifs et comportementaux.

Cette analyse contribue également à mettre en lumière l’intérêt et la force des savoirs qui peuvent émaner d’un processus d’émancipation collective. Par leurs expériences et leurs profils différents, leur participation à un processus itératif et informel d’auto-capacitation et d’émancipation collective, les participantes appréhendent à leur manière un phénomène de société et donnent des clés qui permettent de le comprendre. C’est, dans le cas de cette analyse, en articulant la parole des participantes à des cadres théoriques que nous avons amorcé une réflexion critique sur nos modes de consommation et de production. Une méthodologie inductive et de plus long terme (de type recherche-action) pourrait, quant à elle, favoriser l’émergence d’un savoir véritablement et exclusivement « collectif », qui serait donc potentiellement plus « émancipateur » et porteur de changement.

 

  • [1] Les prénoms des interviewées ont été remplacés par des pseudonymes.
  • [2] FISCHBACH, . F., « Activité et négativité chez Marx et Spinoza », Archives de philosophie 2005/4p. 593.
  • [3] Ibidem, p. 600.
  • [4] Marx cité par HETZEL, L, « La dialectique marxiste dans le capital. Quelques pistes pour rouvrir un vieux chantier », Actuel Marx 2012/1, p. 127.
  • [5] Idem.
  • [6] FISCHBACH, F., « Activité et négativité chez Marx et Spinoza », loc. cit., p. 597.
  • [7] VATIN, F., « Le travail, la servitude et la vie. Avant Marx et Polanyi, Eugène », Revue du MAUSS 2001/2, p. 244.
  • [8] Idem.
  • [9] Buret cité par VATIN, F., « Le travail, la servitude et la vie. Avant Marx et Polanyi, Eugène », Revue du MAUSS 2001/2, p. 245.
  • [10] HETZEL, L., « La dialectique marxiste dans le capital. Quelques pistes pour rouvrir un vieux chantier », loc. cit., p. 128.
  • [11] FISCHBACH, F., « Activité et négativité chez Marx et Spinoza », loc. cit., p. 600.
  • [12] Ibidem, p. 608.
  • [13] Ibidem, p. 609.
  • [14] Ibidem, p. 598.
  • [15] Ibidem, p. 608.
  • [16] Ibidem, p. 609.

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