Objectivement pauvre, subjectivement précaire ou structurellement inégalitaire ? Quel concept se faire de la pauvreté ?

Analyse 2018 – Se donner un concept de la pauvreté est une opération qui peut sembler redondante compte tenu de l’extrême importance que la mesure de la pauvreté et de ses risques a prise aujourd’hui. Précisément, la pauvreté a tendance à être réduite à l’objectivité des catégories supposées la désigner et conditionner sa reconnaissance. La pauvreté est pourtant un concept complexe, qui – c’est la thèse de cette analyse – doit toujours être ressaisi à l’intersection de trois dimensions essentielles qui, chacune, offrent à ce concept son potentiel critique et réflexif. L’objectif sera donc, ici, d’offrir un « outil stratégique », conceptuel et opérationnel, destiné à l’analyse critique de la pauvreté ; outil qui ne soit pas seulement une façon de désigner qui est pauvre, mais qui permette à ceux qui la pensent comme à ceux qui la vivent de la ressaisir dans sa complexité : comme une identité, comme une expérience et comme une condition. Plus précisément, cette opération de « triangulation » de la pauvreté devrait permettre aux lecteurs et acteurs de terrain de réaliser une auto-critique de leurs propres représentations de la pauvreté ; représentations qui, sans elle, peuvent souvent se révéler oppressives pour les personnes en situation de pauvreté.

INTRODUCTION

Comme le soulignent Stéfan Lollivier, ainsi que de nombreux auteurs et chercheurs, « la pauvreté est un élément important du débat social dans de nombreux pays. Pourtant, la définition du terme même fait débat. »[1] Si l’on peut penser que l’indétermination conceptuelle de la pauvreté est due à une trop grande variabilité des contextes d’appréhension du phénomène, il nous semble qu’elle doit aussi être envisagée comme le symptôme d’un système social qui, construit sur des inégalités, s’expose à un jeu conceptuel risqué quand il s’agit de mesurer la pauvreté, c’est-à-dire de déterminer les conditions de sa reconnaissance[2]. En effet, suivant l’importance stratégique que peuvent gagner les opérations d’identification du pauvre, il est utile – et intrinsèque – à cette notion de présenter une grande polysémie et des écarts importants dans les différentes façons de se l’approprier :

La pauvreté est une question qui dérange car elle est toujours l’expression d’une inégalité, sinon inacceptable, du moins peu tolérable, dans une société globalement riche et démocratique. Les pauvres ne peuvent y avoir qu’un statut dévalorisé, puisqu’ils représentent le destin auquel les sociétés modernes ont cru pouvoir échapper.[3]

Ce présupposé critique énoncé par Serge Paugam est indispensable à une compréhension située du problème de la pauvreté.

Se donner un concept de la pauvreté est une tâche essentielle qui dépasse de loin celle d’une catégorisation des pauvres. Un concept possède une élasticité et une dynamique qui diffèrent pleinement de la représentation et de la classification qu’elles rendent pourtant possibles : si un concept de la pauvreté peut être un outil pour se faire une représentation du pauvre, cette dernière n’épuise pas les enjeux du concept lui-même qui, comme tel, doit pouvoir permettre de critiquer cette représentation, de la resituer dans son contexte problématique, d’en saisir les effets structurels et les biais socio-historiques qui la traversent. Cette distinction du concept et de la représentation est importante dans le contexte des secteurs associatifs qui se donnent pour objectif de lutter contre la pauvreté et ses conséquences diverses. En effet, le cadre normatif, décrétal et/ou légal qui oriente leurs missions et activités fournit des catégories et des représentations de la pauvreté (qui définissent le public auquel ces associations doivent s’adresser), sans jamais en offrir un concept qui permette de comprendre de quelle construction cette représentation du pauvre est le nom. Il n’est pas inutile, alors, de rappeler ce que Bourdieu disait des représentations sociales :

[…] la représentation que les groupes se font d’eux-mêmes et des autres contribue pour une part importante à faire ce que sont les groupes et ce qu’ils font. La représentation du monde social n’est pas un donné ou […] un enregistrement, un reflet, mais le produit d’innombrables actions de construction qui sont toujours déjà faites et toujours à refaire.[4]

Notre objectif sera ici d’offrir un outil conceptuel et opérationnel destiné à l’analyse critique de la pauvreté ; outil qui ne soit pas seulement une façon de désigner qui est pauvre, mais qui permette à ceux qui la pensent comme à ceux qui la vivent de la ressaisir dans sa complexité : comme une identité, comme une expérience et comme une condition.

LE TRIANGLE DE LA PAUVRETÉ        

Comme l’indique le titre de cette analyse, il nous semble que la complexité d’un phénomène tel que la pauvreté appelle un concept capable d’en lier les différentes dimensions, de façon à ce que l’approche de celle-ci évite un maximum de réduire les pauvres à un pur et simple « objet social ». C’est en ce sens que nous parlons de « triangularité » de la pauvreté, afin d’indiquer la nécessité de toujours ressaisir toute définition de la pauvreté dans sa triangulation avec les autres dimensions qu’elle implique. Initialement, la triangulation est une technique en géométrie qui permet de situer un point en mesurant les angles entre ce point et deux autres points dont la position est connue, en pensant ce point comme le sommet d’un triangle dont les autres points fournissent les angles. Par analogie, nous pouvons considérer la pauvreté comme un triangle variable dont chaque aspect est un point qui permet la triangulation des autres aspects, des autres « angles » d’approche du phénomène. L’analogie du triangle nous apparaît pertinente car trois angles d’approche nous semblent suffire à appréhender la pauvreté dans toute l’extension de sa logique, pour peu que chacun d’entre eux soit toujours examiné en perspective des deux autres. Pour y voir plus clair, établissons ces trois points/angles de la pauvreté.

1/La pauvreté comme état et ipséité[5] objective du pauvre

Cette première approche concentre les aspects décisifs relevés par Pierre Bourdieu lorsqu’il a défini la classe des opprimés, en particulier celle des pauvres et des paysans, comme une « classe objet », c’est-à-dire comme une classe qui est davantage ce qu’on désigne d’elle que ce qu’elle pense être elle-même. Que l’on soit soi-même pauvre, que l’on soit amené à travailler avec des personnes pauvres, ou encore que l’on soit en position de légiférer sur la pauvreté, on est souvent conduit à relayer, par nos langages et catégories, une attitude collective qui reflète notre fonction et notre position au sein du système social : « la construction sociale de la réalité sociale s’accomplit dans et par les innombrables actes de construction antagonistes que les agents opèrent […] pour imposer la représentation du monde social la plus conforme à leurs intérêts »[6]. Il n’y a, en effet, pas beaucoup de points communs entre une approche monétaire de la pauvreté (basée sur le revenu), une approche en termes de capacités, ou encore – pour n’en citer que quelques exemples – une approche centrée sur les marqueurs sociaux de la pauvreté. Comme le pointe Sabina Alkire,

Nul ne conteste la multidimensionnalité de la pauvreté. Pauvreté peut rimer avec mauvaise santé, éducation insuffisante, faible revenu, logement précaire, travail difficile ou non protégé, déresponsabilisation politique, insécurité alimentaire ou encore rejet des riches. Les composantes de la pauvreté évoluent en fonction des individus, des périodes et du contexte  mais la pauvreté recouvre de multiples dimensions.[7]

Sous ce premier angle, c’est la logique instrumentale qui domine[8]. Elle entérine le pauvre comme objet de connaissance ou pure fonction du discours des classes dites dominantes, où s’observe une disproportion importante entre la précision des catégories désignant ceux sur qui s’exerce la souveraineté sociale d’une part, et l’indétermination de celles qui désignent ceux qui exercent cette même souveraineté d’autre part.

L’article « Que sait-on des trajectoires de pauvreté dans les pays riches ? » (au titre déjà évocateur) de Catherine Pollak donne un exemple très frappant de cette instrumentalité du concept de pauvreté : elle y défend une démarche d’évaluation de la pauvreté qui serait « utile à l’évaluation des politiques publiques, pour améliorer le ciblage des populations, pour éprouver les moyens de sécurisation des trajectoires afin de protéger des phénomènes de rechute et de récurrence de la pauvreté, pour évaluer l’efficacité des politiques sur les différents profils et types de pauvreté, et pour reconnaître le rôles des différentes institutions »[9]. Ce premier angle du triangle de la pauvreté, illustré dans cet exemple, est, sans aucun doute, le plus commun tout en étant le plus idéologiquement marqué. Suivant l’intention et la position de celui qui l’énonce, il définit l’espace du champ de production idéologique conséquent de l’inégalité fondamentale dont la pauvreté est le symptôme : il en est le décalque discursif tant il constitue la manifestation directe du fait qu’au contraire des classes dominantes, les pauvres sont plus souvent « parlés » qu’ils ne se parlent eux-mêmes.

Le dominant est celui qui parvient à imposer les normes de sa propre perception, à être perçu comme il se perçoit, à s’approprier sa propre objectivation en réduisant sa vérité objective à son intention subjective. Au contraire, […] les dominés doivent compter avec une vérité objective de leur classe qu’ils n’ont pas faite, avec cette classe-pour-autrui qui s’impose à eux comme une essence, un destin, un fatum, c’est-à-dire avec la force de ce qui dit avec autorité […].[10]

S’observe ici cette impasse discursive classique où, paradoxalement, alors que l’on reconnaît l’existence de quelque chose comme la pauvreté et, par-là, l’existence d’une inégalité, on entérine celle-ci en imposant du dehors une identité à laquelle est censé se conformer celui qui veut être reconnu comme pauvre. Cet écueil est omniprésent dans le travail social dont la condition d’existence dépend du pouvoir d’identifier le public éligible de son action ; à la lettre, d’avoir le pouvoir de (re)connaître son public. Cette approche définit donc une première dimension essentielle de la pauvreté : celle de définir un état attribué, une ipséité objective  de la personne pauvre. Elle correspond à une première définition – tautologique – de la pauvreté : la pauvreté désigne celui qui est pauvre, c’est-à-dire celui qui est désignable comme tel.

2/La pauvreté comme seuil ou point limite

Si l’on se tient à ce niveau d’approche, il semble donc que l’on fait face à de graves insuffisances définitionnelles, ne fût-ce que parce qu’il renvoie la pauvreté à une pure forme d’extériorité, à une « phénoménalité » sociale réduite à ses caractères objectivables ou descriptifs : en d’autres termes, à une pure représentation. Or, dans les expériences directes et vécues de la pauvreté ou dans le travail associatif et institutionnel avec les personnes pauvres, il y a aussi nécessité d’une approche dynamique de la pauvreté, qui soit capable d’en assumer les tensions subjectives ou les effets sociaux vécus, qui puisse en éclairer les processus d’intériorisation et les stratégies de survie, ainsi que l’ensemble des aspects qui font qu’on entre – par la pauvreté – dans un circuit d’exclusion. Dès que l’analyse s’inscrit dans cette perspective, elle demande une toute autre lecture de la réalité sociale, c’est-à-dire une lecture qui soit conséquente à l’expérience d’un événement de la pauvreté, au passage de ce seuil de la précarité, toujours flou et variable dans la complexité des parcours sociaux. En discordance avec l’objectivation caractéristique du premier angle, cette deuxième approche est celle du contre-discours où les personnes qui se vivent comme pauvres se constituent comme les sujets d’une vérité propre, d’un savoir subjectif particulier construit à partir de l’existence sociale conséquente de leur pauvreté et dont ils sont les seuls à pouvoir fixer les limites. Si ces deux angles d’approches peuvent être déclarés différents, ils ne sont néanmoins pas dans une pleine autonomie, tant il appartient à l’aliénation et l’oppression dont la pauvreté est le vecteur de contaminer l’expérience subjective de la réalité sociale : il n’est en effet par rare que les pauvres, « affrontés à une objectivation qui leur annonce ce qu’ils sont ou ce qu’ils ont à être, […] n’ont d’autre choix que de reprendre à leur compte la définition (dans sa version la moins défavorable) qui leur est imposée ou de se définir en réaction contre elle »[11].

La démarche belge du Service Experts du vécu du SPP intégration sociale témoigne d’une conscience de cette problématique : les savoirs construits sur cet angle d’approche manquant cruellement, elle mise sur l’intégration des personnes pauvres à la réflexion des stratégies et des politiques sociales les concernant, en estimant cet apport indispensable pour en avoir une compréhension élargie, susceptible de rencontrer les modes de vie réels des personnes pauvres. C’est ce dont témoigne la présentation officielle du service :

La législation est généralement conçue pour et par la classe moyenne, ce qui constitue un obstacle pour l’accès des pauvres à leurs droits fondamentaux. Les citoyens pauvres ne peuvent pas combler ces fossés à partir de leurs seules ressources, ce qui les empêche de participer à la dynamique sociale et donc maintient, voir creuse, l’écart entre eux et la société. Si, en tant que services publics, nous voulons combler ces fossés, nous ne pouvons le faire sans la participation de personnes ayant vécu ou vivant cette expérience de pauvreté. Celles-ci sont les mieux placées pour inventorier les écueils. Elles sont aussi les seules qui peuvent se prévaloir d’une expérience transversale avec différents services et ainsi, les plus à même d’évaluer les mesures efficaces ou non dans l’approche de la pauvreté.[12]

Cette approche, qui est aussi celle du mouvement ATD Quart-Monde, définit la seconde dimension essentielle de la pauvreté, dont le concept le mieux à même de la décrire nous semble être celui de seuil. La pauvreté est un seuil, une singularité qui marque le passage dans une forme d’exclusion : la pauvreté décrit ce point limite où l’on se sent, par elle, exclu des normes générales organisant la société. En d’autres termes, le concept de pauvreté comme seuil décrit celle-ci comme la singularité à partir de laquelle quelque chose de la pauvreté peut être intériorisé, comme un savoir, une marque, et ce jusque dans le corps de la personne pauvre. Elle correspond à la seconde définition tautologique de la pauvreté : la pauvreté, c’est être pauvre, c’est-à-dire être passé par le seuil de l’exclusion sociale.

3/La pauvreté comme condition

Cette binarité extériorité/intériorité de la pauvreté demeure toujours insuffisante si l’on ne peut l’inscrire dans un mouvement et une pensée capable d’en « tercéiser » le schéma dualiste. Il s’agit d’ouvrir à la pauvreté et son concept une ligne de fuite dans le devenir sociopolitique, en inscrivant à la fois les déterminations objectives des états de la pauvreté et les expériences subjectives des seuils de l’exclusion dans un positionnement politique qui, par-delà l’identification du pauvre, ressaisisse la pauvreté comme condition inégalitaire. Il n’est plus question, alors, de se demander ce que c’est qu’un pauvre, ni ce que c’est que d’être (ou devenir) pauvre, mais bien de se demander à quelle condition quelque chose comme la pauvreté est possible. Il n’est plus alors question d’une typologie des pauvretés, mais bien de mesurer de quel déséquilibre sociopolitique la pauvreté est le nom et, sur une base similaire, quelles sont les conditions d’une société qui ne reposerait pas sur une distinction entre des pauvres et des riches.

Cette question politique et sociale peut être envisagée sous un double point de vue qui fait dialoguer les deux approches précédentes : comment organiser le travail des conditions sociopolitiques, économiques et culturelles pour efficacement lutter contre la pauvreté ? Mais aussi, comment penser ma réalité inscrite dans un vécu de la pauvreté pour en sortir, en changer les normes, lutter contre les écueils d’une société /d’un système de justice sociale qui rend possible et organise cette inégalité fondamentale ? Cette troisième approche est la seule qui envisage la pauvreté du point de vue d’une lutte contre l’inégalité comme principe structurant des Etats capitalistes. Elle fait valoir que la lutte contre la pauvreté ne repose pas sur un plus grand respect et une meilleure intégration des particularités des personnes pauvres (en faisant comme si la pauvreté était un motif parmi d’autre de discrimination culturelle, comme le genre, ou la couleur de peau, etc.), mais qu’elle est une opposition aux structures économiques et socio-politiques de l’inégalité. Daniel Zamora, dans son « Plaidoyer contre le respect des pauvres »[13], a partiellement raison de dire que

[…] la majorité des problèmes auxquels font face nos sociétés (santé, violence, drogues…) sont fortement liés, non au nombre de pauvres, mais plus précisément au degré d’inégalité dans la société. […]Seule une conception néolibérale permet l’idée d’une lutte contre la pauvreté sans redistribution des richesses. Les pauvres n’ont besoin ni de coiffeur ni de respect, mais de redistribution ![14]

Nous disons « partiellement raison » car la citation fait droit à une rhétorique du renversement qui, certes, tient compte de la pauvreté comme condition inégalitaire, mais ne l’envisage que sous la forme d’une négation des autres approches. Or, les personnes pauvres ont à la fois besoin de soins, de respect, et de redistribution. L’approche de Zamora consacre la troisième définition tautologique de la pauvreté : la pauvreté, c’est ne pas être riche, c’est-à-dire être dans une condition inégalitaire du partage des richesses.

Ce dernier point est précisément l’objet de cette analyse : la faiblesse de nos capacités à saisir la pauvreté dans sa complexité est conséquente de notre incapacité à la concevoir dans la triangularité de ses trois tautologies. La pauvreté, c’est à la fois être désigné comme pauvre, être pauvre, et être le produit d’inégalités structurelles. Dans le cadre d’un travail de lutte contre la pauvreté, de capacitation des personnes pauvres, et de critique des inégalités sociétales qui font de la pauvreté un problème structurel, il nous semble impératif de toujours intégrer ces trois approches de la pauvreté, et suivant l’approche principale conditionnant ce travail, de ne jamais manquer de la trianguler aux autres perspectives conditionnant la complexité du phénomène. Cet effort définitionnel et pragmatique est essentiel à la construction d’une action critique, au double sens du terme : en son sens subversif, comme opposition à l’ordre établi qui nous opprime, et en son sens réversif, comme exercice autocritique de compréhension de ce qui nous traverse, nous conditionne, nous limite ou nous capacite, nous situe dans le devenir du réel.

CONCLUSION 

  1. Identifier les biais dans une conception donnée de la pauvreté

En quoi ce concept triangulé de la pauvreté fonde-t-il un outil critique et stratégique utile à la fois aux personnes pauvres et aux travailleurs des secteurs qui luttent contre la pauvreté et l’exclusion sociale ? Si chaque angle envisagé peut sembler trivial dans l’éclaircissement qu’il fournit sur la réalité sociale, nous voudrions insister sur l’importance stratégique de l’opération de triangulation dont nous voulons faire du concept de pauvreté l’insigne, et dont l’approche opère une espèce d’unification théorique et pratique. En effet, l’objectif d’une triangulation est la possibilité d’un calcul de position : elle permet de situer une position relative et ses coordonnées dans l’espace social. Elle permet également d’exposer l’interdépendance absolue des angles d’approche de la pauvreté : si penser un triangle à deux angles mène à une absurdité géométrique, l’élision d’un angle d’approche du concept de pauvreté génère des absurdités sociales dont les écueils pratiques peuvent être extrêmement dommageables (par leur violence symbolique, par leur instrumentalité, par leur inefficacité, etc.) : folklorisation des pauvres et instrumentalisation de leur existence (quand on se situe exclusivement dans le premier angle) ; dépossession identitaire, paternalisme, concurrence des précarités (quand on se situe exclusivement dans le second angle), fausse contextualisation, minimisation et animalisation, déni, etc. (dans l’exclusive des deux premiers angles). Sans fonder une solution totale, la triangulation de la pauvreté encourage un indispensable effort de réserve et de prise de distance continue, notamment parce qu’une inadéquation observée au niveau d’un angle d’approche pourrait être minimisée par cette multiplication des ressources analytiques et permettre une meilleure appréhension du contexte à partir duquel la pauvreté est comprise, discutée, utilisée.

En ce sens, et afin d’exemplifier l’effet critique de notre concept, tout travail centré sur la pauvreté doit impérativement tenir compte de cette triple dimension du phénomène, et mesurer combien

– identifier les personnes concernées par la pauvreté est absurde si cette opération n’est pas, d’une part, construite sur l’expérience subjective et vécue du passage du seuil de la pauvreté et, d’autre part, envisagée dans la perspective d’une lutte contre les inégalités de partage des richesses.

– permettre aux personnes concernées par la pauvreté d’exprimer leur vécu et leurs difficultés est absurde si ce travail n’est pas ordonné à une évaluation des objectivations dont dépend leur reconnaissance et à la mise en valeur du caractère inégalitaire de leur situation

– lutter contre les inégalités liées à la pauvreté est absurde sans que cette lutte soit ordonnée aux vécus, aux besoins et aux exigences des personnes concernées par la pauvreté et sans que soit formulée une catégorie objective de reconnaissance de ces mêmes personnes.

 

 

Si ces trois formulations semblent évidentes par elles-mêmes, elles n’ont rien de systématique et, plutôt que d’être l’exception, l’absurdité est souvent la règle dominante des secteurs qui luttent contre la pauvreté, en particulier parce qu’ils sont souvent dans la contrainte d’une approche de la pauvreté définie du dehors et qui s’impose à eux via l’agenda politique spécifique qui occupe le pouvoir pour un temps donné. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter le « Troisième plan fédéral de lutte contre la pauvreté » (valable pour 2016-2019) du SPP Intégration Sociale[15] : la section « Qu’est-ce que la pauvreté ? » n’envisage la problématique qu’à travers le premier angle ici défini, évitant soigneusement de considérer le troisième angle. Il s’agit pourtant du texte de référence censé conditionner les politiques nationales de lutte contre la pauvreté en Belgique.

  1. Équilibrer une stratégie de lutte pour l’émancipation

L’effort de triangulation conceptuelle fonde un exercice critique capital aux processus émancipatoires ayant la pauvreté pour objet. La consultation du fondamental Rapport général sur la pauvreté[16] publié en 1994 (rapport qui a conditionné, en Belgique, toute les orientations des politiques gouvernementales en matière de pauvreté lui ayant fait suite), nous indique combien la complexité du phénomène en appelle à cette logique ternaire, sans pour autant que cette dernière n’y reçoive une formulation explicite :

La philosophie du Rapport est de légitimer la pensée, issue de l’expérience de vie et des luttes, des  personnes vivant la pauvreté de manière à considérer les pauvres comme des acteurs et non comme des objets de politiques et  d’interventions. Cela implique de trouver les modes de collaboration avec différents professionnels : Comment font-ils  place, dans l’identification des problèmes, dans la recherche d’explications et de solutions, à ces expériences de vie et engagements ? Dans ce processus d’expression et de confrontation, on court le risque de ne voir l’exclusion et la pauvreté que comme une somme d’épreuves de vie individuelles et ainsi d’occulter la dimension sociale du processus. L’autonomie des personnes, leur place comme sujets de droit dans la société est une question collective qu’on ne peut se limiter à construire à partir d’un travail individuel.[17]

Si un concept efficient ne suffit pas à faire advenir à travers lui des solutions effectives, il est en revanche une condition nécessaire à la problématisation critique de son extension, c’est-à-dire d’abord à notre capacité à nous rappeler que le réel se donne à nous à travers le mode du problématique et, ensuite, à maintenir en tension les évidences charriées par nos propres pratiques. En particulier, les secteurs associatifs visant les publics précaires/populaires sont dans une situation d’hétéronomie quant à la construction de la catégorie définissant ces mêmes publics (elle dépend des textes réglementaires définissant leur secteur d’activité). De ce premier point connu du triangle de la pauvreté va alors dépendre toute l’articulation du travail des associations : comment intégrer à notre action le vécu subjectif du seuil traversé par nos publics (celui qui légitime que nous les reconnaissions de fait comme notre public préférentiel) ? Comment ordonner ces éléments au travail d’une transformation sociétale capable d’en changer les conditions, d’en éliminer les inégalités ? En quoi notre travail augmente-t-il le pouvoir des pauvres à intervenir sur les représentations collectives, les conditions sociopolitiques et les logiques de reconnaissance de la pauvreté ? Toutes ces questions demandent un concept de la pauvreté capable d’en refléter les complexités.

 

ANNEXE – SCHÉMATISER LES POSITIONNEMENTS

Le concept de la pauvreté élaboré dans cette analyse prête à une modélisation visuelle de sa logique. L’ambiguïté de la notion de triangulation peine à écarter tant les avantages que les écueils d’une telle lecture. En revanche, si nous désirons en assumer l’effet et la fonction d’outil conceptuel critique, il nous faut tenter de présenter comment cet effort de triangulation de la pauvreté permet de visualiser la variation des orientations politiques dont témoignent les différents positionnements sur la pauvreté. Autrement dit, une visualisation schématique permettrait de voir comment une approche de la pauvreté donnée caractérise souvent une option politique effective. Plus précisément, nous voudrions tenter d’illustrer schématiquement quels axes stratégiques peuvent être envisagés par les différents motifs de lutte contre la pauvreté, si bien que notre « outil stratégique » pourrait contribuer à orienter utilement l’action vers les angles les moins considérés d’un modèle donné.

FIG A.

Partons d’abord du modèle initial (voir la FIG A.), afin de détailler ses usages potentiels.

Suivant ce schéma, aux trois angles déterminés par le concept correspond un point médian Pauvreté qui sert de point de distribution par rapport à chaque axe du triangle (P-S ; P-C ; P-I : en rouge dans le schéma).

Ce triangle équilatéral forme donc la matrice de conceptualisation qui correspond à notre analyse du concept de pauvreté : la pauvreté se comprend comme une réalité distribuée sur trois angles d’approche particuliers. Comme seuil, comme condition et comme ipséité. C’est donc sur cette base que chaque orientation socio-politique pourra être lue dans l’approche de la pauvreté qu’elle privilégie : plus on se positionne loin du point P vers un angle donné, plus cet angle est « considéré ».

 

 

 

 

 

FIG B.

Prenons un premier exemple, qui correspond à l’un des écueils contemporains dont l’argument de Daniel Zamora fait état, à savoir la conception « néo-libérale » de la lutte contre la pauvreté.

On pourrait caractériser cette dernière comme essentiellement concentrée sur la fixation normative d’une représentation et d’une mesure de la pauvreté, au détriment des lectures « conditionnelles » (presque totalement oblitérées) et des seuils vécus de la pauvreté (à peine considérés).

Le modèle de l’État social actif, par beaucoup d’aspects oppressif[18], concrétise ce modèle d’une lecture de la pauvreté où condition précaire et vécu subjectif de la pauvreté sont systématiquement ordonnés à l’ipséité objective supposée et attendue de la personne pauvre.

 

 

 

 

FIG C.

Ce deuxième exemple, où la polarisation est en apparence opposée au modèle précédent (puisque centrée presque exclusivement sur l’angle « seuil » vécu de la pauvreté), pourrait correspondre à une conception de type socio-chrétienne où la lutte contre la pauvreté s’envisage comme lutte contre les difficultés vécues par les personnes pauvres.

Aux objectivités mesurées et aux comportements attendus du premier modèle s’observeront plutôt ici des luttes pour la « dignité » du pauvre, pour la reconnaissance de leur expérience particulière, et pour la charité à exposer à leur endroit. D’un certain point de vue, ce modèle s’apparente à l’approche d’un opérateur tel qu’ATD Quart-Monde[19]. Elle affronte néanmoins cette réalité sur la même oblitération de la condition inégalitaire qu’incarne la pauvreté et, ce faisant, expose un déséquilibre manifeste dans la triangulation qu’elle opère.

 

 

 

 

Les deux exemples qui précèdent, aussi caricaturaux qu’ils puissent être ou paraître, permettent d’une part d’exposer visuellement le déséquilibre généré par un défaut de triangulation et, d’autre part, de pointer qu’une visualisation de la conception présidant à la prise d’action sur le réel de la pauvreté constitue un outil analytique utile à la fois à en anticiper les manques et à en orienter les axes stratégiques. A titre d’exemple, enfin, quel pourrait être le modèle d’un positionnement tel que celui de l’éducation permanente, eu égards aux prescrits de son décret et à la culture associative dont elle est issue (y compris à partir des piliers politiques qui ont présidés à sa fondation) ?

 

 

FIG D.

Il nous semble que cette figure pourrait correspondre à une modélisation adéquate à l’action requise par les dispositifs d’éducation permanente, à savoir une forte polarisation de l’ipséité objective de la personne pauvre par ses expériences subjectives d’une part, et par son repositionnement comme condition socio-politique et économique d’un système inégalitaire d’autre part.

Si le décret réglementant ce secteur donne une définition normalisée de ce que le public populaire signifie (ce qui justifie l’importance médiane de l’angle ipséité), elle construit toute son action sur l’auto-capacitation des publics à intervenir, à partir de leur expérience, sur leurs conditions socio-politiques et culturelles, tout en promouvant une appréhension critique des représentations qui les caractérisent et du fonctionnement sociétal systémique qui conditionne leur puissance d’agir. Un tel positionnement témoigne du consensus entre les deux piliers fondamentaux (socialiste et chrétien) ayant présidé à la création de ce secteur. Sa schématisation indique encore combien la dominante « néo-libérale » du modèle de l’État social actif a toutes les chances d’en aliéner la matrice fondamentale.

 

 

 

 

  • [1] LOLLIVIER, S., « La pauvreté : définitions et mesures », dans Regards croisés sur l’économie, no 4 (24 septembre 2008): p.21. URL : https://doi.org/10.3917/rce.004.0021.
  • [2] Voir BRESSON, M., « La pauvreté est-elle encore une question sociologique d’actualité ? Un enjeu de définition, de méthode et de théorie, Abstract », dans Pensée plurielle, no 16 (2007): p.11 : « Les difficultés à proposer une définition rigoureuse contribuent à l’arbitraire des mesures de la pauvreté ».
  • [3] PAUGAM, S., « Les formes de la pauvreté en Europe », dans Regards croisés sur l’économie, no 4 (24 septembre 2008): p.8. URL : https://doi.org/10.3917/rce.004.0008.
  • [4] BOURDIEU, P., « Une classe objet », dans Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 17-18 (novembre 1977) : p.2.
  • [5] Le concept d’ipséité, construit sur le latin ipso (« la chose en elle-même »), est ici utilisé en substitut du concept d’identité afin de renforcer l’idée d’une objectivation « distinctive » : il s’agit de penser ce qui fait la distinction du pauvre par rapport aux autres membres de la société. Suivant l’orientation de ce premier angle d’approche, il s’agit de l’axe « objectif » de cette ipséité, la subjectivité du pauvre s’inscrivant dans notre second angle d’approche.
  • [6] BOURDIEU, P., loc.cit, p.2.
  • [7] ALKIRE, S., « Mesurer la pauvreté multidimensionnelle : les limites », dans Revue d’économie du développement 19, no 2 (16 novembre 2011): p.62. URL : https://doi.org/10.3917/edd.252.0061.
  • [8] Comme le souligne Elena Lasida et Nathalie Sarthou-Lajus, « Beaucoup de choses se font au nom des pauvres, en rajoutant souvent, par leur instrumentalisation, de la violence à la violence qu’est la misère. ». Voir LASIDA, E., SARTHOU-LAJUS, N., « « Les pauvres » : objets ou sujets d’étude ? » dans Études, Avril, nᵒ 4 (27 mars 2017): p.5.
  • [9] POLLAK, C., « Que sait-on des trajectoires de pauvreté dans les pays riches ? » dans Regards croisés sur l’économie, no 4 (24 septembre 2008): p.88. URL : https://doi.org/10.3917/rce.004.0086.
  • [10] BOURDIEU, P., loc.cit., p.4.
  • [11] Ibid.
  • [12] Extrait issu de la page officielle du Service des Experts du vécu : https://www.mi-is.be/fr/themes/pauvrete/experts-du-vecu/service-experts-du-vecu (consultée le 22/03/2018, à 11 :43)
  • [13] ZAMORA, D., « Plaidoyer contre le respect des pauvres », dans Politique, n°83 (Janvier-Février 2014).
  • [14] Ibidem. Nous citons sur base de la version publiée en ligne sur le site de La Libre Belgique : http://www.lalibre.be/debats/opinions/plaidoyer-contre-le-respect-des-pauvres-52ebddae3570e5b8eeeb770d (Consulté le 22/03/2017, à 15 :51).
  • [15] Voir en ligne : http://www.mi-is.be/sites/default/files/documents/plan_federal_de_lutte_contre_la_pauvrete_2016-2019_0.pdf (consulté le 09/04/2018)
  • [16] Voir en ligne : http://www.luttepauvrete.be/publications/RGP95.pdf (consulté le 09/04/2018)
  • [17] Ibidem, p.16-17.
  • [18] Nous référons ici à l’analyse approfondie des logiques de l’ESA opérée par TVERDOTA, G., L’État social actif et ses pauvres. Réflexion sur les dimensions culturelles de l’activation, Publication ARC, 2017. https://arc-culture.be/blog/publications/letat-social-actif-et-ses-pauvres-reflexions-sur-la-dimension-culturelle-des-politiques-dactivation/
  • [19] Nous nous permettons cette affirmation sur base des lignes directrices de leur « vision », énoncée comme telle : « ATD Quart Monde est un mouvement qui rassemble des personnes de tous horizons pour réfléchir, agir et vivre ensemble différemment. La violence de l’extrême pauvreté, l’ignorance, le dénuement et le mépris isolent les personnes et les enferment dans le silence jusqu’à les faire parfois douter de leur appartenance à la communauté humaine. Unir nos forces pour atteindre ceux qui sont exclus dans nos sociétés et reconnaître la contribution indispensable des personnes vivant dans la pauvreté sont des étapes essentielles pour mettre fin à la misère et bâtir la paix. » (voir http://atd-quartmonde.be/qui-sommes-nous/notre-vision/ , consulté le 14/05/2018)

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