Penser la dialectique du ressentiment dans nos engagements – Autour du risque conservateur et réactif de l’activisme militant

Analyse 2018 – Militer contre les différentes formes de domination est une dimension fondamentale des engagements politiques et associatifs. Or, dans les discours qui accompagnent ces militances, la dialectique binaire entre dominé·e·s et dominant·e·s est susceptible dans la pratique de générer des effets très pervers qui transforment les luttes émancipatoires en postures réactionnaires, conservatrices ou purement négatives : ce sont les risques du ressentiment et de la « mélancolie ». Cette analyse propose, à partir d’un exemple issu des féminismes, de décortiquer ces risques, d’en analyser les concepts critiques et de penser des postures capables de les dépasser. Elle s’adresse à toutes les personnes engagées et désireuses d’exercer une auto-critique de leur militance.

INTRODUCTION

Provoquer engagement et participation critique aux enjeux politiques et sociaux contemporains est, par beaucoup d’aspects, l’essence de l’éducation permanente. Qu’il s’agisse des activités portées par les associations ou, peut-être plus directement encore, des analyses et des recherches menées en leur sein, la production d’outils participant, d’une façon ou d’une autre, à une certaine forme de lutte politique constitue le ciment de cette activité associative. Il existe donc bien une « militance » active dans l’éducation permanente, qui la connecte – en droit et en fait – avec toutes les autres formes de militantisme, c’est-à-dire à leurs enthousiasmes d’abord, mais l’expose également aux mêmes risques.

Précisément, de quels « risques » voulons-nous parler ? Cette question mérite quelques précisions liminaires. Dans la posture militante, le trait de l’émancipation ou, à tout le moins, de l’insoumission à l’état présent du monde définit le corolaire direct de l’idéologie qui motive cet engagement : il s’agit de prétendre lutter pour de « meilleures » circonstances temporelles et mondaines (au sens de « qui appartient au monde »), au nom de la conviction de la justesse de la/les cause(s) défendue(s). On peut en effet définir l’engagement militant comme la rencontre effective de trois dimensions : un individu (au moins), une organisation (au moins), et une cause (au moins). Si la cause peut être comprise comme nécessairement supposée « juste » au sein de ce complexe, l’arbitrage moral du bien et du mal dans la question militante est, sinon un abîme sans fond, une vaste thématique où les opinions et les positionnements sont aussi divers qu’il existe de convictions de justesse de cause. En revanche, l’exigence « critique » imposée à la militance en éducation permanente est le motif d’une précaution à notre avis très importante : se demander « comment » militer avec cette exigence rejoint finalement la question de l’équilibre/de la tension entre agir et penser, fondamentale à toute forme de politique.

À partir de ces quelques jalons analytiques, la problématique que nous allons poser spécifiquement porte sur la question de la domination, dont le dualisme entre populations dominées et populations dominantes est, précisément, l’objet d’une très grande part des luttes menées par les « militants » que sont et/ou que croisent les associations d’éducation permanente. S’il s’agit de changer ces rapports de domination (les pacifier, les rendre plus égalitaires, les renverser, etc.), l’exigence critique nous conduit, voire nous oblige à ne pas simplement les reproduire sous une autre forme. Cette épreuve est, à notre avis, l’enjeu essentiel de toutes les luttes où les objets sociaux croisent des expérimentations politiques, et où se dessinent – justement – ce que nous voulons désigner comme des « risques » importants : le ressentiment et la mélancolie. Ces deux notions complexes permettent d’interroger de quelle façon les discours et positionnements politiques qui se fondent sur une compréhension dialectique du réel menacent de s’enrayer dans des logiques réactionnaires et négatives. Même si nous aurons à y revenir plus précisément, c’est bien philosophiquement que ces notions seront ici approchées, le ressentiment étant cette structure de la moralité et du jugement qui soumet toute affirmation au travail du négatif, et la mélancolie l’opération de retournement qui conduit à se nier au profit d’un idéal fantasmé, supposé supérieur. Ces deux risques ont, pour nous, en commun d’être des figures de domination qui, inscrites dans un processus engagé, ont toutes les chances d’y générer conservatisme et violence.

Il convient enfin de préciser un préliminaire important à notre démarche. En effet, nous choisissons dans cette analyse de nous concentrer sur l’exemple d’un certain féminisme. Nous le faisons dans une dynamique critique qui n’entend pas prescrire un avis sur la pertinence ou non de toutes les luttes féministes, mais veut tenter une réflexion sur un enjeu contemporain auquel nous nous confrontons régulièrement et qui mérite, par sa gravité, d’être disséqué. Il convient donc de s’efforcer de ne pas y lire un jugement primaire et grossier sur les initiatives féministes du type « le féminisme, c’est le ressentiment ». Au contraire, s’il y a du ressentiment dans ces engagements, il convient de comprendre comment il s’engage, et comment s’en dissocier. En d’autres termes : il faut le penser et non l’éviter. On peut s’interroger, alors, sur la pertinence de l’exemple, en particulier si l’on considère l’importance de l’écueil où – masquant parfois des réflexes patriarcaux – un ensemble d’essais théoriques se sentent autorisés à prescrire aux féministes ce qu’il est bon de faire ou non. Cet aspect des choses génère un ensemble de discussions, de pratiques et de dispositifs où – pour permettre aux femmes d’envisager les problématiques qu’elles rencontrent – le masculin est exclu. La même question nous est bien entendu survenue à l’écriture de cette analyse, et il nous faut en préciser l’état.

A travers un tel exemple, nous voulons participer à une réflexion qui soit (aussi) utile aux revendications féministes, et ce en assumant la possibilité d’être de genre masculin et favorable aux luttes correspondant à ces mêmes revendications. Du point de vue d’une certaine militance féministe, cela revient à immiscer le point de vue de l’oppresseur dans la lutte des opprimées. Or, c’est précisément cette dialectique qui fonde l’enjeu critique initial de notre analyse (qui nous permettra, d’ailleurs, de le dépasser), dont deux interrogations préfacent des enjeux critiques fondamentaux à sa compréhension. D’abord, dès lors que l’on assume le concept de genre dans ses implications, n’y a-t-il pas lieu d’en tirer le parti d’une plus grande élasticité dans l’identité des protagonistes : que, par exemple, une question soulevée par un individu de sexe masculin ne se poursuit pas nécessairement dans un intérêt dominant et masculiniste ? Enfin, il convient d’envisager l’état d’une lutte où l’opposition dialectique est telle que l’affirmation et la défense du féminin en vient à devoir passer par la négation du masculin. Cet état de fait n’est pas négatif a priori, et il convient d’évaluer chaque cas, chaque situation, chaque discours singulier en s’empêchant d’en généraliser les tendances. Néanmoins, ce terrain est propice au ressentiment et à ses dangers, qui sont précisément ce à quoi veut s’attaquer cette analyse. Nous pensons donc qu’il est utile de rappeler ceci :

Le ressentiment, la mauvaise conscience sont constitutifs de l’humanité de l’homme, le nihilisme est le concept a priori de l’histoire universelle ; c’est pourquoi vaincre le nihilisme, libérer la pensée de la mauvaise conscience et du ressentiment, signifie surmonter l’homme, détruire l’homme, même le meilleur[1].

On parle bien de « l’homme » dans son double sens : comme humanité (neutre) et comme homme (genre). Si l’histoire de l’humanité est celle de la domination masculine, cette domination a toujours été fondée sur la puissance du ressentiment et l’exploitation de la mauvaise conscience. Si bien que notre analyse se veut tenter d’indiquer pourquoi la lutte féministe, en particulier, comme les luttes militantes en général, commencent quand le ressentiment s’arrête, quand la pensée va par-delà la dialectique. Mais, pour comprendre ce dernier point, il nous faut progresser dans ce que nous comprenons être le ressentiment.

1. FAUT-IL NIER POUR S’ENGAGER ? PENSER LE RESSENTIMENT

Dans le cadre de cette question inaugurale, nous voudrions donc mettre en perspective un cas concret et un concept : l’un est issu du féminisme contemporain, l’autre est le ressentiment comme type de rapport au monde. Si le premier est une entité multiple et diversifiée, le second prend appui – ici – sur la compréhension nietzschéenne du ressentiment comme incapacité à penser et vivre sans négation. Le choix opéré sur le féminisme (ici approché dans sa dimension discursive, c’est-à-dire indépendamment des enjeux propres aux personnes singulières qui s’y expriment, s’y retrouvent ou y luttent), parmi toutes les figures possibles de l’engagement, repose, justement, sur l’idée que la question du « ressentiment féministe » envers les hommes est un argument mobilisé (à tort ou à raison) de part et d’autre pour évaluer cette position politique. En particulier en France et a fortiori en Belgique (les tensions françaises percolant, souvent, jusqu’en Fédération Wallonie-Bruxelles), le débat sur les questions féministes est souvent teinté des problématiques d’identité nationale et de « spécificité française » de la séduction et de son art : les militantes féministes y sont régulièrement perçues comme décadentes, américanisées, voire hystériques[2] et, par conséquent, vindicatives et pleines de ressentiment, ce qui ne rend pas inutile d’établir une approche critique de ce renversement. Cette deuxième décennie du XXIème siècle a, par ailleurs, connu une intensification du régime conceptuel associé au problème du genre comme catégorie mobilisatrice de l’analyse féministe, et à ce féminisme se sont vite opposées des tendances « masculinistes » censées pouvoir rétablir la situation troublée par les luttes genrées[3], et qui nous semblent être le fruit de ce même ressentiment. Aussi éloignées de nous que puissent apparaître ces oppositions/mobilisations, il nous semble néanmoins pertinent de prendre le problème à revers, comme indicatif d’un risque élargi de l’activisme militant (celui du ressentiment), dont l’engagement féministe (sans même parler du – risible – masculinisme censé s’y opposer) n’est (sans en avoir l’exclusivité) que l’une des incarnations. Plus fondamentalement, les féminismes contemporains sont très représentatifs du recentrement des militances de la gauche actuelle sur les fameuses cultural/identity politics qui, de façon très variable, concentrent aujourd’hui les luttes d’émancipation de la gauche sur des questions culturelles et identitaires telles que le genre, l’orientation sexuelle, l’origine ethnique/raciale, etc. Or, à travers ces luttes essentielles concentrées sur l’émancipation des « minorités », la tentation du ressentiment est élevée, tant ces mouvements sont aussi liés à la subjectivité, l’intimité et l’identité des personnes singulières qui se vivent comme opprimées.

Afin de s’entendre sur notre approche de cette notion complexe qu’est le ressentiment, donnons-en une définition très restreinte, qui n’est que la complication ou le pli de la réflexion menée par Nietzsche dans toute son œuvre, et dans La généalogie de la morale[4] en particulier. Le ressentiment y est, notamment, compris comme une forme spécifique de moralité qui exploite la puissance de forces réactives et négatives afin de conquérir et imposer une forme de domination sur le réel et l’altérité. Son opération fondamentale est décrite comme double négation : nier l’autre (première négation), nier l’identité de soi avec l’autre (deuxième négation) afin de pouvoir, enfin, s’affirmer soi-même. Si une infinité d’illustrations peuvent être mobilisées, prenons le cas un peu prosaïque de la dialectique du maître et de l’esclave, souvent utilisé pour illustrer le rapport dialectique lui-même: on peut imaginer l’esclave qui fait face au maître incarnant une puissance dominante, et dans la construction de son identité et de ses valeurs, parvient à travers une double négation, celle de la puissance du maître (« le maître n’est pas bon ») et de son identité avec cette négativité (« je ne suis pas « pas bon » comme lui »), à l’affirmation de soi (« je suis donc bon »). Ce rapport simple et exemplatif illustre la trame fondamentale du ressentiment comme l’incapacité d’affirmer sans nier qui, par antiphrase, reflète cette modalité spécifique de la domination qu’est le renversement du rapport binaire bon/mauvais en un rapport moral gentil/méchant. Les caractéristiques d’un tel rapport sont, notamment, l’essentialisation de l’altérité (pour pouvoir la nier, il est nécessaire d’en faire un ensemble d’entités identifiables) et la binarisation des rapports humains d’abord, et des valeurs qui en dépendent ensuite (renforçant ainsi l’idée dialectique d’un schéma oppositionnel à deux termes). Cette figure du ressentiment présente un caractère « risqué » dans la mesure stricte de sa parenté avec la pensée réactionnaire et conservatrice où, même dans une visée de capacitation émancipatoire, se révèle plutôt une incapacité à s’extraire d’une pure posture oppositionnelle et réactive, dominée par la négation.

Mais ce détour philosophique n’a ici d’intérêt que s’il nous permet de réfléchir adéquatement (c’est-à-dire de façon critique) les tensions socio-politiques qui occupent notre actualité, et en l’occurrence, ici, celle portée par certaines luttes d’émancipation féministes (comme forme de cas d’école).

2.COMMENT CE CONCEPT DE RESSENTIMENT HANTE UN DISCOURS FÉMINISTE ?

Ce que le terme féminisme recouvre est un ensemble non-homogène sur lequel il est difficile de produire une définition consensuelle. Nonobstant, nous prenons le parti d’y circonscrire l’ensemble des idées et pratiques politiques, philosophiques, sociales et culturelles dont l’objet est de penser et construire une nouvelle distribution des rapports sociaux visant la disparition des inégalités fondées sur la différence sexuelle ou sur la différence de genre, et plus particulièrement sur la domination du masculin sur le féminin. On peut ajouter à cela une idée qui nous semble essentielle : que le donné primaire du féminisme repose sur le caractère systémique des oppressions vécues par les femmes, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’oppressions purement locales et circonscrites à des situations particulières, mais bien d’une structure fondamentale de la socialité humaine qui, historiquement et culturellement, a fait du féminin le genre dominé et du masculin le genre dominant. Enfin, bien qu’on ne puisse pas parler d’une conception unanime à toutes les formes de féminismes, l’introduction du concept de genre en tant que distinct du sexe permet la conceptualisation du continuum complexe existant entre les déterminations biologiques et les constructions socio-culturelles de la différence sexuelle. Nous éviterons alors d’entrer dans des débats trop spécifiques à ces théories pour seulement extraire de ces positions de lutte une constante que nous voudrions ici discuter : la domination à laquelle la majorité des féministes entendent faire face.

Nous reprenons une formulation de cette domination à la célèbre et controversée Robin Morgan :

Pour bon nombre de théoriciennes féministes, le contrôle patriarcal exercé sur le corps des femmes en tant que moyen de reproduction est le point crucial du dilemme. […] La tragédie est que, parce que nous sommes considérées avant tout comme des êtres reproducteurs plutôt que comme des êtres humains à part entière, nous sommes perçues dans un contexte sexuel (défini par des hommes), avec pour conséquence l’épidémie du viol, du harcèlement sexuel, de la prostitution forcée, du trafic sexuel des femmes, le mariage arrangé, des structures familiales institutionnalisées et la négation de l’expression sexuelle propre à chaque femme[5].

Bien que nous ne puissions (ni ne voulions le faire, d’ailleurs) réduire l’engagement féministe à cette position, elle exemplifie un ordre du discours qui y est présent et diffus. Notre propos veut donc l’exploiter au titre d’exemple spécifique, et non pas comme allégorie d’une vulgate qu’admettraient tous les féminismes. Nous allons donc décortiquer formellement ce dernier dans la façon dont une valeur y est donnée à l’engagement qu’il suppose et y relever l’intervention potentielle de la structure du ressentiment. Cette opération est, à notre avis, reproductible pour l’ensemble des mobilisations militantes apparentées, c’est-à-dire dans toutes celles qui opèrent sur une situation donnée de domination, où des « dominé·e·s » font front aux oppressions de « dominant·e·s ». Cette approche formelle permettra de relever une logique impersonnelle qui tient aux opérations logiques du jugement réalisé, et non à la volonté d’une personne singulière. Ce détour nous permet donc de bien indiquer combien le ressentiment est une structure de la moralité et du jugement, et non la tare d’individus particuliers.

Le schéma logique qui suit est donc la tentative de réduction formelle de l’analyse de Robin Morgan :

Admettons, pour schématiser, que A = les femmes, A’ = moyen de reproduction, B = position patriarcale, C = position féministe

 

Le motif du problème posé par ce féminisme est ainsi défini comme l’équivalence – attribuée au patriarcat – entre les femmes et leur corps comme moyen de reproduction.

Soit B implique que A=A’.

Si l’on considère l’argumentaire final du paragraphe précité, on peut facilement arriver à la conclusion réduite du problème relevé par ce féminisme qui est que cette équivalence induit une négation de la femme dans son expression sexuelle propre.

Soit (A=A’) implique ¬A (non-A).

Le problème posé est, donc, réductible à B =¬A.

Que suppose l’engagement féministe (C) ainsi défini et formellement réduit ? On peut observer qu’il repose sur la négation du patriarcat comme chose positive. On peut donc dire que C = ¬B. Or, nous avons vu que B était assimilable à ¬A. On arrive donc à cette formulation comme armature de ce féminisme :

C = ¬¬A

Cette formalisation de la position de Morgan est, bien entendu, une simplification très importante de la nature du propos. Bien plus, elle n’en épuise pas le moins du monde la consistance, les extensions, la part incarnée, etc. Elle permet néanmoins d’observer en acte la nature de cette double négation dont nous parlions précédemment et qui préside à la position/la création de valeur opérée par ce mot d’ordre féministe : plus que d’en définir la vérité ou la fausseté, elle en conditionne sa perspective. Nous disons donc qu’il semble qu’une certaine tendance dans les féminismes est de considérer que le féminisme, c’est la négation de la négation de la femme. Militer pour le féminisme reviendrait, en ce sens, à organiser la suppression de toute domination masculine/patriarcale, assumant la perspective qu’il faut soustraire cette puissance de domination pour atteindre l’égalité. Cette perspective est en un sens construite sur le ressentiment. La notion de perspective est intéressante en cela qu’elle indique combien la vérité que l’on se donne comme référence à notre engagement révèle l’action d’une volonté spécifique, non plus personnelle mais impersonnelle : quel monde veulent celles/ceux qui conçoivent l’égalité comme soustraction de puissance ?

Cette question est à notre avis fondamentale à la construction d’une authentique démarche critique : il ne s’agit pas de faire la part du vrai et du faux mais bien d’évaluer la perspective sous-jacente à toute construction de vérité. Nous rejoignons ainsi notre interrogation transversale qui, rappelons-le, n’est pas d’établir ce qu’il est bon de faire ou non, mais bien de comprendre en quoi un engagement militant s’expose à un risque lorsqu’il se fonde sur le ressentiment. Nous allons donc essayer de prendre de la hauteur par rapport à l’exemple qui nous occupe présentement et tenter d’examiner des logiques sous-jacentes à l’engagement militant, afin d’envisager – dans un dernier temps – comment concevoir une position affirmative de l’engagement.

3.LE VRAI « RISQUE » : FIDÉLISER À LA NÉGATION, UNE MÉLANCOLIE

Revenons temporairement à ce qui définit la militance. Nous disions qu’elle était la rencontre entre un individu, une organisation et une cause dont la valeur admise conditionne l’engagement actif supposé par cette militance. En évaluant, à travers l’exemple d’un certain féminisme, la construction de cette valeur et du sens de la cause défendue, il nous est apparu que l’individu militant se fait, à travers la perspective établie par la cause supposée juste, le relais d’une volonté sur le réel. Le risque du ressentiment y apparaît alors comme la soumission du processus émancipatoire à une perspective purement dominée par la négation et, par-là, incapable d’affirmer quelque chose de positif qui ne soit pas enfermé dans les termes de la domination combattue, c’est-à-dire dans les conditions négatives de son oppression. Dans le cas du féminisme dont nous parlions, cela pourrait se traduire par l’incapacité de penser l’engagement féministe en dehors d’une lutte contre les hommes ou la masculinité : réduisant l’engagement à la négation (féministe) de leur négation (patriarcale/comme femmes), ne demeure alors que la stérilité d’une lutte oppositionnelle binaire (où la domination ne peut que se renverser, et ce à l’infini), où les termes mêmes de l’opposition se voient inaptes à intégrer toutes les singularités et les complexités qu’ils recouvrent. Ainsi en va-t-il de ces entités floues qui parasitent le débat féministe, telles que « les hommes » et « les femmes », dont on ne sait finalement plus très bien ce qu’elles désignent, comme en témoigne cet extrait d’une chronique de la revue féministe Axelle :

[elle] m’a demandé pourquoi il n’y avait « jamais d’hommes dans axelle ». « Hum…eh bien, axelle fait le choix d’être un espace qui relaie la parole et les combats des femmes dans un monde où celle des hommes domine. Domine partout. Et surtout dans les médias. ». Ma réponse ne l’a pas satisfaite […]. Je ne sais pas si je comprends bien ce qu’[elle] a voulu dire, mais, en tout cas, sa conclusion assez…mélancolique – peut-être pas sur la place des hommes mais sur l’image que nous avons d’eux – a rebondi de nombreuses fois sur les parois soudain métalliques de mon militantisme[6].

Intimement connecté à l’opération morale de la partition gentil/méchant, le ressentiment présente toutes les dimensions nécessaires à la raison conservatrice, dont l’essence n’est autre que d’enfermer la société dans une situation dont les termes impliquent l’impossibilité, certes mélancolique, de s’en débarrasser, d’en changer les coordonnées, d’en rompre les logiques : le fruit du ressentiment comme nécessité de nier pour affirmer, c’est son besoin intrinsèque de l’entité sur laquelle exercer sa négation.

Si l’on considère les propos d’Alain Badiou lorsqu’il dit qu’« il n’y a de vérité que pour autant qu’il y a des militants (fidèles) de cette vérité, qu’on les nomme des artistes, des scientifiques, des politiques ou des amants »[7], et que l’on tient pour essentielle cette dimension ajoutée à la militance qu’est la fidélité à la vérité qu’elle porte, il faut tenir pour un risque très sérieux le fait de fidéliser à la négation par un militantisme marqué du ressentiment : devenir le fidèle d’une vérité réactive et négative a souvent conduit les « organisations » à des formes sociocommunautaires despotiques (qu’il nous suffise de penser aux églises les plus prosélytes pour nous en convaincre). En effet, pour toutes les initiatives intégrées dans des combats contre les situations de dominations, la perspective de l’égalité n’a rien d’une logique univoque et dépend fortement de l’analyse critique ayant présidé ou non à leur stratégie. Deux idées éclairent cette affirmation : l’une touche le problème de la perspective (précédemment évoqué) (1), l’autre un concept important à notre avis connexe du ressentiment (2).

(1) Des deux perspectives de l’égalité

La question de la perspective telle que nous l’évoquions est celle du motif, négatif ou affirmatif, choisi pour orienter notre action : il préside au choix et au type de valeurs que va viser notre engagement dans l’action. Effectivement, choisir une perspective égalitaire où il s’agit de diminuer la puissance d’agir du dominant (nier son pouvoir) ou choisir une perspective où l’on maximise celle des dominés (augmenter sa puissance) n’est absolument pas neutre, politiquement. Cela rejoint l’aphorisme de Nietzsche dans Humain, trop humain : « les deux espèces d’égalité ».

Le besoin d’égalité peut se manifester en ce que l’on cherche soit à rabaisser tous les autres à son niveau (en les dépréciant, les ignorant, leur tendant des pièges), soit à s’élever en même temps qu’eux […][8].

La conquête d’une puissance d’agir nouvelle à laquelle porter l’intention de notre engagement semble définir ce que vise, par ailleurs, l’éducation permanente quand elle ordonne à ses activités l’ambition d’une émancipation collective. Sans pouvoir préjuger des modalités d’exécution et de l’extension indéfinie ou non de cette égalité maximaliste, nous pouvons en revanche envisager le cercle vicieux d’une approche de l’égalité restrictiviste prolongeant le ressentiment, illustrée par notre exemple de la réaction « masculiniste » contre le féminisme au Québec, dont l’article de Francis Dupui-Déri témoigne :

Le Québec est connu pour être l’un des lieux où le féminisme a remporté les gains les plus spectaculaires. Au nom des principes d’égalité, de liberté, de justice et de solidarité, des hommes se réjouissent de ces victoires. Ils sentent aussi que ce mouvement a eu un impact positif sur leurs structures identitaires, puisqu’il les a libérés des rôles stéréotypés dans lesquels l’idéologie patriarcale les enfermait. Le féminisme est toutefois dénoncé avec vigueur par d’autres hommes à l’attitude réactionnaire et marquée de ressentiment pour qui la déstructuration des identités traditionnelles féminines et masculines par les féministes a eu un effet catastrophique sur la société en général et sur les hommes particulier. S’ils admettent du bout des lèvres que le féminisme avait bien sa raison d’être au départ, ils martèlent que le féminisme serait allé « trop loin »[9].

Cette logique réactive des masculinistes indique, aussi, combien le ressentiment est une forme de socialité qui s’entretient dans le langage tout en mobilisant des réflexes épidermiques de négativité-retournée qui pointent la nature répétitive et conservatrice des relations qui se tissent à travers ses effets. La « fidélité » des un.e.s conduit souvent à renforcer le zèle conservateur et tout aussi fidèle des autres, conditionnant par-là l’impossibilité d’une transformation effective de la situation problématique. Ce fait rencontre notre deuxième idée qui lie cette figure du ressentiment à ce que Walter Benjamin nommait la « mélancolie de la gauche ».

(2)De la mélancolie de la gauche chez les militants

Ce second aspect nous a été inspiré par la lecture de l’éclairant article de Wendy Brown, intitulé « Resisting Left Melancholy »[10]. Cette dernière y tente une analyse du présumé « échec » de la gauche (diagnostiqué plus d’une fois depuis la libération) à partir du concept benjaminien de mélancolie de la gauche qu’elle rapporte comme « le piège du révolutionnaire qui, finalement, s’attache plus à une analyse ou un idéal politique particulier – voire, même, à la faillite de cet idéal – qu’à saisir les possibilités de changement radical dans notre présent » [11]. Faisant écho au concept de mélancolie développé par Freud, où l’attachement à l’objet d’une perte douloureuse (un membre de la famille, par exemple) dépasse/remplace, chez le mélancolique, tout désir de se remettre de cette perte, de s’en libérer ou de s’en décharger. Plus profondément encore, le mélancolique n’a souvent plus conscience de l’objet de la perte, ni de ce qu’il aimait dans cet objet, retournant alors sur lui la négation incarnée par cet objet-aimé idéal (intériorisation de la négation), dont il n’est jamais parvenu à atteindre le niveau (comme dans toute idéalisation). De cette façon, le mélancolique est celui qui parvient à maintenir l’amour d’un objet idéalisé en retournant la négation de cet idéal sur lui-même, dans une structure du désir où pour affirmer la hauteur d’un idéal que l’on veut conserver (puisqu’il conditionne la structure permanente de notre désir), on en vient à se nier dans nos puissances propres. Si, dans l’exercice concret d’une appropriation analytique des logiques de domination dont on est l’objet, la médiation et le passage par cet état « négatif » peut s’avérer crucial pour engager une transformation de l’état de choses, tout l’enjeu est de pouvoir y dépasser les passions tristes, vers une forme d’alacrité ou de « joie » : en d’autres termes, de faire d’une détresse le tour de force d’une potentiation de notre pouvoir d’agir. Mais c’est ainsi que la mélancolie de la gauche est, à proprement parler, ce risque de n’en venir plus qu’à « aimer nos passions et raisons de gauche, nos analyses et nos convictions de gauche, plus que nous aimons le monde existant que nous cherchons présumément à changer avec ces termes »[12]. En d’autres termes, la gauche elle-même, le socialisme, le marxisme et ses concepts, et les grands événements fondateurs de la gauche correspondent à cet objet idéalisé que l’on aime plus entretenir que notre individualité présente, celle d’un militant de gauche.

Wendy Brown pose donc cette question à notre avis fondamentale qui élargit notre interrogation principale sur le risque du ressentiment : « Que détestons-nous pour tenter de préserver l’idéalisation de cette promesse romantique de la gauche ? Que punissons-nous pour sauver les vieilles garanties de la gauche de notre déception courroucée ? »[13]. Dans les réponses qu’elle fournit reviennent, d’évidence, ce recentrement sur les cultural/identity politics et le postmodernisme qui ont, suivant ses mots, fait que la gauche

en est venue à représenter une politique qui cherche à protéger un ensemble de libertés et de droits qui ne confrontent ni les dominations contenues en leur sein, ni la valeur limitée de ces libertés et de ces droits dans les configurations contemporaines du capitalisme. Et quand ce traditionalisme est conjoint à une perte de confiance dans la vision égalitarienne si fondamentale au défi que le socialisme pose au mode de distribution capitaliste, le problème du traditionalisme de gauche devient très sérieux, en effet[14].

Ce constat cynique rejoint notre première appréhension, à savoir que les luttes conditionnées par le ressentiment induisent souvent une structure d’action et d’engagement dans des formats d’antagonismes qui, plus que de permettre une véritable reconfiguration affirmative des conditions d’existence des dominés et une critique effective des conditions socio-politiques permettant cette domination, s’enferment dans un conflit oppositionnel parfaitement intégré et conservateur du statu quo de l’ordre des choses contemporain. Ce risque de l’engagement doit, absolument, être l’objet d’un travail critique qui permette aux personnes désirant s’engager, ou qui sont déjà engagées dans des luttes concrètes, de viser une transformation effective de la société. Cet objectif est celui que nous formulons comme étant l’objet même de l’éducation permanente et populaire. Il nous faut alors conclure sur le sens critique de cette démarche et son utilité.

CONCLUSION

Se confronter aux risques potentiels qu’impliquent nos actes et nos pensées fait partie intégrante de la puissance de nos engagements dans le réel, et bien plus que d’en annuler la pertinence, il s’agit là d’une dimension qui fait de la militance l’exercice d’une puissance de vie éthique : c’est une attention portée à l’existence qui témoigne d’une vitalité essentielle à la société, par nature précaire. Suivant les mots de Nietzsche, « comparé à celui qui a la tradition de son côté et n’a pas besoin de raisons pour fonder ses actes, l’esprit libre est toujours faible, surtout dans ses actes ; car il connaît trop de motifs et de points de vue, et en a la main hésitante, mal exercée »[15]. La critique est un outil qui sert, précisément, à solidifier les édifices nécessaires à la construction du monde où notre intervention prend sens. En ce sens, c’est au terme de notre parcours que l’agenda caché de notre réflexion émerge et il concerne le sens de l’objectif critique que se donne notre secteur, l’éducation permanente. En effet, l’exercice critique qui y est défini comme consubstantiel à son intervention socio-culturelle n’a, à nos yeux, de sens que parce que – littéralement – cette dernière est ordonnée à un processus d’engagement politique des citoyens autour de projets de transformation de la société. Le sens même de l’exercice associatif et collectif de la critique est de ressaisir nos puissances d’agir dans leur effectivité et d’y mesurer combien exercer sa citoyenneté et son engagement (militant) est astreint à l’exercice d’une volonté sur le réel.

Le féminisme est, en Belgique du moins, porté par de très nombreuses associations, y compris en éducation permanente. Le sens de leur travail est, précisément, de porter leur public à une compréhension critique des enjeux qui les concernent, de telle façon qu’en leur sein, comme dans toute autre association de ce type, des activités consacrées à l’analyse des enjeux de société occupent une part importante du planning. L’analyse des risques que nous avons ici réalisée nous conduit à pointer combien le premier travail critique impératif est celui de l’autocritique, tant dans les associations qui inscrivent le féminisme dans leur mission que dans celles qui militent pour d’autres causes. Les structures du désir et de la moralité que sont, par exemple, le ressentiment et la mélancolie dictent une part importante de l’effectivité (ou non) des luttes engagées. De façon plus vive encore, elles indiquent combien la posture critique et militante elle-même induit des logiques très pernicieuses dont les mouvements émancipatoires peinent à s’extraire. Pour les publics précarisés, l’atteinte au savoir critique est parfois/souvent l’objet de difficulté d’accès : s’il doit y avoir un lieu où ce travail peut être réalisé, il est certain que les terrains collectifs tels que les associations en font partie et doivent y miser leurs méthodologies elles-mêmes. Car dans les pratiques qui permettent notamment de dépasser la posture purement négative que représente le ressentiment, le collectif forme une ressource extrêmement précieuse, qui peut orienter la perspective des actions vers un au-delà de la pure opposition morale, de la simple négation de la négation dont on a vu qu’elle concourrait plus au conservatisme qu’à la transformation du champ social. C’est à ce propos qu’il convient de rappeler qu’une posture affirmative, même chez Nietzsche, n’implique pas d’éviter toute exploitation des forces de la négation et de la réaction : elle demande que ces dernières soient agies, par-delà le mouvement en vase clos des oppositions dialectiques. C’est ce que rappelle Gilles Deleuze dans son analyse du ressentiment :

Ainsi se forme une riposte. C’est pourquoi Nietzsche peut dire : « La vraie réaction est celle de l’action. » Le type actif, en ce sens, n’est pas un type qui contiendrait exclusivement des forces actives […]. Le maître est dit ré-agir, précisément parce qu’il agit ses réactions. […] Le type actif exprime un rapport entre les forces actives et les forces réactives, tel que ces dernières sont elles-mêmes agies[16].

En guise d’exemple, nous pouvons reprendre les mots de Danièle Kergoat qui, à partir d’un point d’ancrage féministe, formule une perspective critique et affirmative de création d’alternatives qui ont sens pour le collectif et qui entendent activer ces clivages dialectiques comme une force potentiatrice de l’engagement : son intérêt n’est pas « de voir comment les femmes se mobilisent sur tel ou tel objectif mais de comprendre, à l’intérieur du mouvement social, comment les rapports sociaux de sexe concourent à formuler des objectifs de lutte, objectifs qui peuvent devenir alors des enjeux collectifs pour les hommes et pour les femmes »[17]. A ce titre, le projet critique n’est-il pas, par-delà le ressentiment et la mélancolie, cet espace où l’on se donne des raisons de nous lier à ce monde ?

  • [1] DELEUZE, G., Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962, p.192.
  • [2] A ce propos, on peut, par exemple, consulter cet article de Didier ERIBON, paru dans le journal Libération en juin 2011, et explicitant la nature d’un débat « français » autour du féminisme. Voir : http://www.liberation.fr/societe/2011/06/22/feminisme-a-la-francaise-ou-neoconservatisme_744411 
  • [3] Voir DUPUIS-DÉRI, F., « Féminisme au masculin et contre-attaque « masculiniste » au Québec », dans Mouvements, vol. 31, no. 1, 2004, pp. 70-74.
  • [4] NIETZSCHE, F., Généalogie de la morale, Paris, Mercure de France, 1900 (trad. Henri Albert).
  • [5] MORGAN, R. (Éd.), Sisterhood is global : The international Women’s Movement Anthology, New York, Double Day, pp.6-8.
  • [6] BENNETT, B., « Où sont les hommes ? », dans Axelle n°205-206 (Janvier-février 2018), p.83.
  • [7] BADIOU, A., « L’être, l’événement, la militance », dans Multitudes [En ligne] : http://www.multitudes.net/l-etre-l-evenement-la-militance/
  • [8] NIETZSCHE, F., Humain, trop humain (trad. Colli/Montinari, 1968), Paris, Gallimard, 1988, p.221.
  • [9] DUPUIS-DÉRI, F., « Féminisme au masculin et contre-attaque « masculiniste » au Québec », dans Mouvements, vol. 31, no. 1, 2004, p.70.
  • [10] BROWN, W., « Resisting left melancholy », dans Boundary 2, 26:3, 1999, pp.20-27. (notre traduction)
  • [11] Ibid., p.20.
  • [12] Ibid., p.21.
  • [13] Ibid., p.22.
  • [14] Ibid., p.26.
  • [15] NIETZSCHE, F., Humain, trop humain, op.cit., p.180.
  • [16] DELEUZE, G., Op.Cit., p.127.
  • [17] KERGOAT, D., « La coordination infirmière, un mouvement de femmes » dans KERGOAT, D., IMBERT, F., LE DOARÉ, H. et SÉNOTIER, D., Les infirmières et leur coordination, Paris, Lamarre, 1992, p.122.

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par
  • Nicolas MARION

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