« Tintin au Congo », une convocation permanente de l’Histoire

Analyse 2019 – Cultivant un récurrent malaise, quand il n’est pas frappé d’amnésie, le devoir de mémoire colonial peut emprunter des voies fort curieuses. L’actualité belgo-congolaise la plus récente a ainsi braqué un projecteur sur « Tintin au Congo ». Alors même que les 90 ans du héros viennent de se focaliser sur ce numéro congolais de la saga. Et alors même que deux nouveaux avatars du même récit ont à nouveau fait controverse. Décidément, l’épisode africain de Hergé reste aussi inépuisable qu’il fut rudimentaire.

Une analyse de Paul Piret. Ancien journaliste dans la presse quotidienne, il a notamment assuré une chronique BD dans les journaux du groupe « Vers l’Avenir ».

Par déni, mépris, indifférence ou ignorance, la Belgique éprouve généralement bien des difficultés à faire mémoire de son passé colonial. Et lorsque, de temps à autre, celui-ci refait surface, que ce soit dans son interprétation historique, dans ses empreintes patrimoniales ou dans des manifestations contemporaines (oppression, discriminations, racisme), les embarras et résistances ne sont pas moindres à l’aborder, l’intégrer et l’assumer avec le minimum nécessaire de compréhension, d’autocritique et de repentance collectives.

Un objet singulier à tous les égards témoigne de la rémanence du sujet autant que du malaise qui l’entoure en permanence. Il est pourtant vieux de près de 90 ans ; son impact paraît anecdotique ; ses formes sont rudimentaires et les tâtonnements qui ont présidé à sa réalisation dans l’improvisation sont aveuglants ; il n’a pas toujours hanté nos étagères et a été décrété indésirable ailleurs. Mais il est toujours là. Et bien là. Et par cette contemporanéité obstinée, tout sauf banale, notre objet illustre à sa manière sinon à son insu que le colonialisme ne se réduit pas à de l’histoire ancienne ourévolue.

Cet objet s’appelle « Tintin au Congo ». Deux types d’actualité, en se télescopant, nous y ramènent. Il y a l’actualité qui lui est propre, puisque les 90 ans de Tintin viennent de se célébrer non pas sur l’épisode initial de 1929 comme c’eût été le plus logique (« Au pays des Soviets »), mais bien sur le deuxième, le récit africain. Et il y a l’actualité belgo-congolaise puisque des experts de l’ONU viennent de recommander, après d’autres, la remise en contexte voire l’interdiction de l’album.

Il est un risque, celui de charger abusivement l’œuvre du débutant Hergé d’intentions et d’évidences d’aujourd’hui en lieu et place des conformismes et convenances d’hier. Elle n’en est pas moins révélatrice. Que nous dit donc « Tintin au Congo » du temps de sa création ? Ensuite, de quoi ses métamorphoses nombreuses ont-elles été porteuses ? Enfin et surtout, en quoi le Congo d’Hergé peut-il être significatif de notre temps ?

1 – Le reflet d’une époque et le produit d’un moule

C’est le 10 janvier 1929 que Tintin fait ses premiers pas, dans les pages du « Petit Vingtième », supplément hebdomadaire pour la jeunesse du quotidien bruxellois « Le XXe Siècle ». Son dessinateur, Georges Remi, a 21 ans. D’abord employé au service des abonnements du journal, il y est devenu illustrateur à tout faire sous le pseudonyme de ses initiales inversées. Ce quotidien est un « journal catholique et national de doctrine et d’information » dont l’enseigne officielle à elle seule dit assez la ligne résolument conservatrice, cléricale et patriotique, sous la férule bouillante d’un abbé, Norbert Wallez.

Essai réussi. L’abbé Wallez flaire l’aubaine, compte l’exploiter « sans relâche ni relâchement »[1] . La publication de « Tintin au pays des Soviets » s’achève le 8 mai 1930 ; celle de l’épisode suivant, alors titré « Les aventures de Tintin, reporter au Congo », commence dès le 29 mai[2] .

L’idée n’est pas venue d’Hergé. Lui souhaitait emmener Tintin en Amérique, passionné qu’il était par les Peaux-Rouges emplumés et impatient de frotter son espèce de journaliste au grand banditisme de Chicago. La partie n’est que remise, mais, pour l’heure, l’abbé Wallez lui impose le Congo belge. Comprenons : l’apologie de la colonisation après l’éreintement du bolchevisme. C’est qu’il y a urgence à susciter des vocations africaines – militaires, administratives, entrepreneuriales, plus encore missionnaires. C’est que le journal baigne dans une hagiographie expansionniste qui remonte à loin, à l’Etat indépendant du Congo sous Léopold II, début du siècle, lorsqu’il reçut, parmi d’autres publications, des fonds royaux à la condition de défendre avec zèle l’œuvre entreprise[3]… C’est que ce colonialisme s’ajoute naturellement en ses colonnes à la trinité nationalisme/monarchisme/catholicisme d’un système idéologique cohérent et contraint.

Et voici des petits Noirs gentils mais naïfs, arriérés et paresseux, au sabir francophone ridicule ; voici Tintin qui, en héros blanc, leur est en tout supérieur, alternant compassion et mépris (un mépris dont ce cabot de Milou ne se départit pas d’un bout à l’autre) ; voici Tintin aussi qui, par exception notable à sa perfection à venir, se complaît dans une débauche cynégétique ahurissante[4]; voici encore un missionnaire à ce point « essentiel au bon déroulement de l’intrigue » qu’il sauve à deux reprises la vie de Tintin[5].

Et voilà un album qu’un professeur de lettres peut qualifier – sans mauvais jeu de mots, suppose-t-on – de « très primitif » [6]. De fait : une narration à la petite semaine ; un récit chaotique dans ses intentions disparates (Wallez veut de la propagande quand Hergé est épris d’exotisme) ; des dessins encore maladroits, quoiqu’on puisse déjà les créditer de « quelques progrès » par rapport aux Soviets[7].

Toujours est-il que ses énormités multiples ne font pas problème. « La parution de Tintin au Congo se déroule sans polémique ni controverse », peut résumer le biographe de référence de son créateur[8]. C’est même, hors son noyau de premiers lecteurs, l’inattention qui a dû dominer. Nous y voyons deux raisons au moins. La première : la bande dessinée qui en est alors à sa préhistoire n’est encore considérée que comme un jeu d’enfant sans importance. Il faudra attendre les années ’60, dans l’émergence de sa qualification de « neuvième art », pour qu’elle prenne de toutes autres dimensions. La seconde raison : contrairement à ce que l’on pourrait croire, la question congolaise n’imprégna guère la société belge du XXème siècle ; ce fut là, du reste, « une attitude (…) que les coloniaux allaient déplorer au cours de toute l’époque coloniale »[9]. L’Afrique ne s’invita même que peu dans les débats sociaux et politiques ; on a d’ailleurs pu parler du Congo belge comme de « l’empire du silence »[10] , administré par un lobby à ce point restreint qu’un promeneur « aurait pu le croiser en une journée dans le parc de Bruxelles »[11]. Il faudra attendre les soubresauts à répétition de l’indépendance pour susciter, et encore, par éclipses, l’intérêt des décideurs et citoyens belges pour le sujet. Sinon, leur inappétence s’expliquerait au moins pour partie par la singularité de la Belgique coloniale : au départ en tout cas, celle-ci sera moins redevable d’ambitions impérialistes collectives, comme en France et en Grande-Bretagne, que de la volonté (ou du caprice) d’un seul monarque. L’historiographie belgo-congolaise est un bon indice de cette insouciance largement partagée. Ainsi, tel manuel d’histoire exactement contemporain au premier « Tintin au Congo » ne réserve qu’une page et demie sur ses 218 au Congo belge, juste le temps d’en saluer le « vaste et admirable projet »[12]…

Bref, « la distance mentale du Congo belge est grande » et « l’indifférence laisse libre cours aux clichés »[13]. Clichés dépaysants, romantiques, propagandistes, infantilisants, auxquels « Tintin au Congo »  participe à l’instar, jusque dans les années 1950, des albums d’images des chocolats Jacques et Côte d’Or, des chromos « Nos gloires » des timbres Historia, du tirailleur sénégalais au fez rouge à Pompon de « Y a bon Banania », ou du jeune groom noir roulant ses grands yeux naïfs en disant « merci » pour désannoncer les publicités au cinéma.

A cette aune, il eût été plus étonnant que le deuxième épisode de Tintin n’existât pas dans la configuration qu’on lui connaît !

Encore faut-il aussitôt relativiser ce constat : il n’eût pas été incongru ni impossible que cette configuration diffère peu ou prou. Et ce, pour trois motifs…

1° Il y eut d’autres inspirations africaines dans la BD belge francophone en ses temps pionniers.

Dans « Blondin et Cirage », apparus en 1937, c’est le petit Blanc qui fait le malin mais c’est souvent le petit Noir qui résout les problèmes. « J’avais été un peu choqué par le paternalisme de « Tintin au Congo » où les Blancs apparaissent manifestement supérieurs aux Noirs », expliquera leur créateur, l’autre fondateur de nos bulles, Joseph Gillain, aux initiales Jijé[14].

2° Le conformisme colonial ambiant n’avait pas étouffé les critiques et cris d’alarme sur les exactions et injustices du système.

Dès 1899, en signant son terrible « Au cœur des ténèbres » qui prend l’Etat léopoldiste pour toile de fond, Joseph Conrad avait pu s’ériger en véritable « fossoyeur du mythe colonial »[15]. D’autres réquisitoires suivraient outre-Manche, auraient-ils été pour partie commandés par des rivalités politico-diplomatiques, ou pour partie davantage pertinents sous l’État indépendant de Léopold II que sous le Congo belge. Mais des écrits plus récents auraient pu donner à Wallez et/ou à Hergé les moyens de percevoir et partager une autre réalité, dès la version initiale de l’épisode congolais ou ultérieurement. C’est en 1927 qu’André Gide publie son « Voyage au Congo » qui « dénonce les abus de la colonisation même s’il en maintient le principe »[16]; c’est en 1929 qu’Albert Londres publie « Terre d’ébène », un recueil d’articles dénonciateurs sur la traite des Noirs pré-publiés dans « Le Petit Parisien » ; ce sera en 1932 que Georges Simenon ramène un reportage confondant d’Afrique pour l’hebdomadaire parisien « Voilà »…

3° Le colonialisme, pour peu que l’on sortît de la torpeur à son endroit, ne fut pas un élément fédérateur en Belgique.

Dans les moments où, par exceptions, l’indifférence susdite ne fut pas de mise, le Congo put au contraire être « la victime de passions ardentes », ainsi que l’écrivit, pour s’en plaindre, celui qui en fut un haut-cadre[17]. Pas plus d’une vingtaine d’années avant « Tintin au Congo », la cession de la colonie du Roi à l’État belge avait d’ailleurs été âprement disputée : le 20 août 1908 à la Chambre, le traité de cession fut acquis par ni plus ni moins que 83 voix (tous les catholiques et 8 libéraux) contre 54 (la gauche socialiste et les libéraux progressistes), moyennant 8 abstentions (libérales)[18].

Certes, plus tard, Hergé donnera l’impression d’avoir subi son milieu, par hasard ou nécessité. En fait, « il y est parfaitement intégré. Ce n’est pas un individu déchiré (…) mais en harmonie avec les idées développées autour de lui »[19]. Dès lors, si « Tintin au Congo » est indiscutablement le reflet d’une époque, il est aussi le produit du petit monde de son auteur, de son moule. On l’écrit ici sans mépris, Georges Remi est alors un jeune homme conformiste et sans formation, influençable et sous contrôle, par ailleurs totalement inconscient (mais à sa décharge, qui ne l’aurait été à sa place ?) de l’importance que sa création s’apprête à endosser dans notre imaginaire collectif. En deux mots, il est alors aussi ingénu et immature que son héros. C’est à force, à la longue, que l’auteur et sa créature se distancieront : elle lisse et univoque, sauf sur la fin ; lui perdant en insouciance et spontanéité, victime de dépression et d’angoisses, tenaillé par des doutes croissants au point de travailler laborieusement quinze ans durant sur l’ultime épisode achevé de Tintin – les si médiocres « Picaros » de 1976[20].

2 – Des corrections partielles et une expiation tempérée

Autrement dit, si « Tintin au Congo » est divertissement et caricature, il n’est pas que cela. Ici ébauche-t-on, entre allégorie et mise en ridicule, la relation particulière que la saga entretiendra avec la réalité – une relation qui n’est nullement étrangère à son succès, à la fois constant, universel et intergénérationnel. Car toute la série ne manquera pas de s’ancrer dans un contexte historique, géographique et même politique, mais toujours de biais, de manière déguisée, sinon d’un regard convenu : à l’exception du « Lotus bleu » très précisément incarné, par là si précieux et si réussi, le Congo comme la Syldavie, Moulinsart ou la Lune « sont des scènes plutôt que des lieux du monde » [21]. Quoique véritable éponge de son temps, Tintin ne s’en instaure pas juge. Pas plus que Hergé ne sera jamais militant, ni prosélyte, provocateur encore moins ; mais témoin sceptique, et de plus en plus.

N’empêche, c’est forcément conscients de certaines faiblesses et outrances de l’épisode congolais que l’auteur et/ou son éditeur veilleront progressivement à en rectifier le tir.

D’abord, des changements d’images et propos ont émaillé les moutures successives de « Tintin au Congo ». Celles-ci n’auront pas manqué, de nos jours encore. Il y eut les versions noir et blanc : l’originale du « Petit Vingtième » éditée d’abord par les éditions éponymes en 1931 fut rééditée en 1937 et 1942 avec quelques hors-textes couleurs ; une autre version, créée en 1940 pour le quotidien flamand « Het Laatste Nieuws », vient de trouver une nouvelle vie en français [22]. Et il y eut les versions entièrement refondues et abrégées en couleurs : la première fois en 1946, à l’enseigne de Casterman, avant une édition retouchée en 1970. Parmi d’autres avatars de l’épisode, le plus récent reprend la version noir et blanc originale, mais colorisée et dans un format numérique uniquement [23].

Laissons là, d’une métamorphose à l’autre, les progrès narratifs (un récit plus fluide) et surtout graphiques (une ligne gagnant en élégance et clarté), aussi rapides que sensibles. Ce sont les corrections qui nous importent ici, lorsque les clichés les plus lourds ont subi ce qu’on peut appeler un « polissage idéologique »[24]. Le cas le plus connu en est la leçon que Tintin doit improviser à l’école de la mission : le cours de géographie de la version noir et blanc (« Mes chers amis, je vais vous parler aujourd’hui de votre patrie : la Belgique ») sera sagement troqué, dans la version couleurs, contre un cours de calcul autrement moins connoté.  Autre exemple, la découverte des pygmées par Tintin qui, dans un premier temps, s’enfuit avant de se raviser. Version « Petit Vingtième » : «Fais face à ces moricauds et vends chèrement ta vie ! ». Version « Laatste Niews » : « Allons, fais face à l’ennemi ! ». Version couleurs 1946 : « Montre à ces gens-là que tu n’es pas un lâche ! ».

Aux recadrages de ce type s’ajouteront les explications nombreuses de l’auteur, qui ressentira un fort besoin de se justifier. Genre : « Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient. J’ai dessiné ces Africains dans le plus pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque en Belgique »[25]. Ou encore : « Il y avait l’Exposition coloniale à Paris et la « Loterie coloniale » à Bruxelles. Je baignais dans ce milieu-là. Tintin est un personnage miroir de son époque, (…) de certains événements. Cela ne veut pas dire que j’étais toujours d’accord avec ces événements »[26].

Et puis, les réticences gagneront la diffusion même de l’épisode.  On tend à l’oublier, mais « Tintin au Congo » devint un album assez maudit pour disparaître de la collection couleurs standard dans les années soixante. Ainsi n’en verra-t-on plus le titre même dans la quatrième de couverture présentant la « collection Hergé » des premières éditions des « Bijoux » (1963) et de « Vol 714 » (1968). Son dédouanement, depuis, n’est pas total puisque l’épisode resta par exemple exclu de la collection brochée de 1989, pourtant en langue française, des Ediciones del Prado réservée aux marchés espagnol et portugais ; exclu aussi (comme les « Soviets ») des dessins animés produits pour la télé par la société Ellipse dans les années 1990. En Grande-Bretagne, l’album ne sortit qu’en 2005, bientôt assorti d’un avertissement ; tandis que, par le monde, des bibliothèques et librairies l’ont retiré ou déplacé aux rayons adultes. Quand il ne fut autorisé dans les pays scandinaves… qu’à la condition que la pulvérisation à la dynamite d’un rhinocéros soit remplacée par un simple coup de feu qui suffit à faire fuir l’heureux animal !

Autant d’évolutions, autant de scrupules, qu’il convient pourtant de nuancer à nouveau. Et ce, nous semble-t-il, pour trois raisons au moins.

1° Il s’indique de bien mesurer les corrections de l’épisode congolais, singulièrement entre sa version initiale et sa première refonte en couleurs.

D’abord, leur volume même peut être sujet à débat et embarras[27].

Ensuite, la portée des corrections n’est pas toujours flagrante. Prenons le fameux épisode de la locomotive renversée par la Ford T de Tintin. Dans la version NB « Petit Vingtième » : « On va vous la réparer, votre sale petite machine » (Milou insupportable en rajoutant : « Oui, votre sale petit truc »). Dans la version NB « Laatste Nieuws », idem pour Tintin, mais Milou se tient coi. Dans la version couleurs : « On va la réparer, votre vieille tchouk-tchouk »… Mais c’est surtout l’évolution du charabia « petit nègre » qui est très relative, passant par exemple de « Toi vinir chez nous » (noir et blanc) à « Toi y en a venir avec nous » (couleurs). À tel point qu’un exégète, au terme de sa comparaison, peut écrire que la « petit-négrisation » (sic) est en fait « plus poussée » en 1946 qu’en 1930 ; et qu’à cet égard, si la première version, « béatement ignorante et insouciante », est « un péché de jeunesse » au dire même d’Hergé, la version couleurs « reste en fin de comptes un péché de l’âge adulte »[28]. Hergé n’avait d’ailleurs pas fini de se débattre avec la question afro-linguistique, puisqu’il dut modifier des dialogues de « Coke en stock » entre ses impressions de 1958 (« Toi, pas te fâcher, missié… ») et 1970 (« Ecoute M’sieur… Faut pas te fâcher. ») ; c’est là pourtant l’épisode Tintin le plus explicitement anti-raciste, sinon expiatoire de l’aventure congolaise !

Enfin, les tempéraments opérés furent moins redevables de remords que d’adaptations au marché. L’épisode de Tintin en instituteur le démontre assez. Dès 1932-33, dans une édition pour l’hebdomadaire français « Cœurs Vaillants » d’un autre abbé, Courtois, la scène de la classe fut tout bonnement supprimée ; il est vrai que Tintin y était reporter pour le Congo… Brazzaville[29]. La refonte en couleurs, quant à elle, prendra soin de s’intégrer dans l’internationalisation alors bien entamée de la série puisque, hormis son titre, rien ne restera des liens entre Tintin et sa belgitude : il ne voyage plus de Belgique au Congo et vice-versa, il part en « Afrique » et revient en « Europe ».

Aussi ne serait-il pas abusif d’estimer que, « malgré son toilettage en 1946, l’album demeure un véritable catalogue des préjugés coloniaux prévalant dans l’entre-deux-guerres », alors même que « le petit reporter a acquis une dimension qui dépasse de loin l’univers de la bande dessinée »[30].

2° Hergé n’a jamais rien renié de son épisode congolais.

Il s’est donc souvent justifié (plutôt, on l’a souvent amené à se justifier), mais il s’est parfois montré irrité des critiques et accusations, et il n’a jamais voulu s’en excuser : « Je ne m’excuse pas, je m’explique »[31].

D’ailleurs, s’il se sera longtemps opposé à la réédition des initiaux « Soviets » qu’il ne put jamais prendre au sérieux, Hergé a ouvertement regretté et même « vivement contesté »[32] le retrait du marché du « Congo » dans les années soixante. Celui-ci ne fut pas son fait, mais celui de son éditeur, en pleines polémiques liées à l’indépendance congolaise… S’il reparut en 1970, lorsque tous les « nègres » devinrent « Noirs », c’est parce que Hergé menaça Casterman d’aller le faire éditer ailleurs[33]. Que l’on sache aussi, l’auteur n’imagina jamais assortir son « Congo » d’un avertissement (comme ce fut d’abord projeté, sans suite, pour la première reprise des « Soviets ») ; ni ne pensa retravailler tout l’épisode congolais comme il le fit, à la demande du marché britannique, de « L’Ile noire » (il est vrai pour un résultat très mitigé).

3° L’attachement d’Hergé à l’abbé Wallez, son guide et commanditaire, participe aux ambiguïtés.

Norbert Wallez put, un temps, passer encore comme « haut en couleurs, n’ayant rien du curé conservateur et prudent »[34], quand d’autres le décrivaient déjà comme « fasciste aux confins de l’hystérie »[35]. Désormais, on ne peut plus rien ignorer de l’adulateur de Mussolini et de ses dévoiements nazis, au terme d’un récent essai, de sa première biographie, qui le décrit précisément comme l’inspirateur du rexisme « sans torts ni remords »[36]. À tout le moins, il faut dépasser « l’allure pittoresque » qui put être celle de cette « personnalité tonitruante »[37]…

Si l’influence de l’abbé Wallez sur Hergé fait dès lors question, que dire de la fidélité que le second voua au premier après ses condamnations pour collaboration en 1947 et 1948, jusqu’à sa disparition en 1952. Ce ne fut pas par convictions religieuses puisque Hergé devint agnostique, quoique restant marqué par un catholicisme « de pureté et d’harmonies glacées »[38]. Ce dut être par gratitude, puisqu’il estimait devoir tout à son mentor. Ce fut aussi par amitié, dans laquelle put se mêler quelque mélancolie. Mais bien plus, il y eut de la vénération, une confiance aveugle, même de la fascination : « Ce n’est que bien plus tard que Georges Remi a manifesté une certaine réserve à l’égard des idées de Wallez, comme son antisémitisme inextirpable. (…) Le créateur de Tintin devait peut-être beaucoup de choses à son ancien patron, mais certainement pas un peu de sens critique »[39].

À travers l’abbé s’illustrent finalement un réseau hergéen et une trempe idéologique à cataloguer à la droite radicale, sinon parfois extrême. Ainsi l’engagement d’Hergé pendant la guerre au « Soir volé» de la collaboration s’expliquerait-il moins pour des raisons alimentaires, comme on l’a beaucoup prétendu, que par convictions politiques[40].

3 – Un passé refoulé et un héritage à assumer

De tout quoi l’on conviendra que le Tintin congolais n’est pas seulement un accident isolé et fantaisiste, espace d’évasion et lieu d’exotisme, à prendre avec une pincée de sel, un brin de nostalgie et une tranche de rigolade. D’ailleurs, l’embarras persiste dans la littérature tintinologue. « L’album reste un tant soit peu condescendant », dit-on ici par litote[41]; « L’épisode a considérablement vieilli et ne peut plus être lu sans un certain malaise », écrit-on là plus franchement[42].

Bref, « Tintin au Congo » est un objet politique, à l’insu de son créateur, même si – ou parce que – les dimensions politiques, culturelles et éthiques du colonialisme en sont exclues. Par là, c’est aussi un objet actuel puisque l’histoire coloniale, qu’on le veuille ou non, fait partie intégrante de notre héritage commun. De quoi donc la singularité de l’épisode congolais est-elle aujourd’hui le signe ?

Observons d’abord que ses dernières métamorphoses susdites – l’édition numérique colorisée du noir et blanc initial, début 2019 ; et l’édition papier et commentée du noir et blanc « Laatste Niews », fin 2018 – participent à une actualité belgo-africaine qui est certes à la marge des grandes interpellations et mobilisations de l’heure (sociales, climatiques, migratoires), sinon volontiers enfouie, mais récurrente. Ainsi en va-t-il, ces dernières semaines, de l’inauguration d’une place Lumumba à Bruxelles-ville (après la dédicace plus discrète de rues à Mons et Charleroi), de la réouverture du Musée africain de Tervuren (après une rénovation officiellement attentive à en « décoloniser » plus ou moins les accents léopoldistes les plus propagandistes), des polémiques récurrentes sur la restitution d’œuvres d’art à l’Afrique, de l’élection présidentielle à Kinshasa et ses suites confiscatoires (auxquelles la Belgique a tôt fait de se ranger, à l’instar de la communauté internationale), ou encore des premières conclusions d’un comité des Nations-Unies sur le passé colonial belge.

Épinglons ensuite que, sur un élément au moins, le dernier cité, le lien est explicite entre l’actualité afro-belge et celle de notre sujet. Dans l’attente de son rapport plus circonstancié, prévu pour l’automne 2019, on sait déjà que ce groupe onusien sur les personnes d’origine africaine recommande aux autorités belges de présenter les excuses du Royaume pour son passé colonial, qu’il ignore trop largement, et pour les atrocités commises durant la colonisation. Parmi d’autres lourdes critiques et graves recommandations, lesdits experts n’ont pas oublié « Tintin au Congo » puisqu’ils demandent que l’album soit retiré de la vente ou, à défaut, accompagné d’un appareil critique adéquat[43].

Les deux actualités font ainsi bien davantage que coïncider. Considérons leur télescopage en convenant que l’épisode congolais de Tintin est celui, de la saga, tout à la fois le plus discuté, le plus clivant, le plus populaire et le plus durable, ce qui n’est pas rien…

1° Le plus discuté.

D’autres épisodes problématiques usèrent moins d’encre et de salive : les critiques d’Indiens contre « Tintin en Amérique », qui firent interdire l’épisode au Canada, ne franchirent guère l’Atlantique ; les accents résolument antisémites, en pleine guerre, de la première version de « L’Étoile mystérieuse » dans le « Soir volé » n’inquiétèrent qu’un temps Hergé à la Libération. À l’inverse, « Tintin au Congo » fut et reste sujet de charivari.

Les turbulences prirent une dimension nouvelle en 2007. Un citoyen congolais résidant en Belgique demandait à la Justice belge l’interdiction de la BD pour racisme, notamment soutenu par le Conseil représentatif des Associations noires de France (CRAN) qui parvint à porter le débat devant l’Assemblée nationale française[44]. Le tribunal de première instance de Bruxelles, le 10 février 2012, puis la Cour d’appel de Bruxelles, le 28 novembre de la même année, déboutèrent le plaignant. L’arrêt de celle-ci, notamment, argua qu’Hergé ne pratiqua ici rien d’autre qu’un « humour candide et gentil »…[45].

Si ces derniers qualificatifs sont pour le moins discutables, on peut comprendre la conclusion de la non-interdiction. Aux considérations juridiques sur l’applicabilité des prescrits pénaux de lutte contre le racisme, trois arguments peuvent être ajoutés.  D’abord, tout retrait du marché serait contreproductif, le scandale ou la victimisation ajoutant un supplément d’aura à la création alors même que l’on entendrait contrarier son retentissement. Ensuite, ce serait là perdre une bonne et rare occasion d’avoir une prise directe sur le climat d’une époque, inconsciente ou ignorante de ses excès, tandis que continue à peser sur elle « un mur du silence » ainsi que le regrettent les experts onusiens précités. Enfin, jusqu’où cette forme la plus lourde de censure devrait-elle s’exercer ? Que l’on sache, nul n’a jamais souhaité l’interdiction de l’« Esprit des Lois » de Montesquieu, autrement plus important que le Tintin congolais dans notre histoire des idées… On y lit pourtant des propos justifiant l’esclavagisme pas moins hallucinants que : «Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu (…) ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir »[46] !

En revanche, aux quasi 20 ans du XXIème siècle, il faut plaider que l’épisode ne peut plus être publié sans quelque recommandation, accessible au plus grand nombre, qui le situe dans son époque et resitue celle-ci dans sa singularité colonialiste. Or, c’est tout sauf évident, dans le cercle d’Hergé comme chez le plus grand nombre qui estime son œuvre. Éclairant : c’est bien que si l’on est plus avancé aujourd’hui pour apprécier les problèmes que peuvent poser « Tintin au Congo » et tout son contexte, on n’est guère pour autant mieux à même de les affronter.

Et c’est là que diffèrent les deux nouvelles incarnations de « Tintin au Congo » : on l’a déjà relevé, la remise au jour de la version « Laatste Nieuws » est complétée d’une importante exégèse, alors que la colorisation numérique de la version « Petit Vingtième » n’est pas assortie de mise en garde. C’est là, aussi, ce qui provoquerait un nouveau tiraillement entre les ayants droit Moulinsart et l’éditeur Casterman, celui-ci désormais réticent à fournir une version papier du nouveau produit congolais sans avertissement (tout en continuant, notons-le, à diffuser la version couleurs classique comme si de rien n’était…)[47].

Évidemment, toute recontextualisation ne vaudra que par son contenu, pas par sa seule existence qui  la dévoierait en prétexte. Ainsi, ses éditeurs ne s’engagent guère lorsqu’ils se bornent à peu près à indiquer, dans une peu connue parution « collector » de la version couleurs, que « la simplicité élémentaire des communautés tribales dans laquelle l’Afrique vivait encore en faisait le théâtre idéal d’une farce où la comédie humaine pouvait être rendue (…) comme une bouffonnerie »[48]. Même la monographie « Les Tribulations… » englobant la version « Laatste Nieuws » est autrement plus diserte sur les différences entre les versions noir et blanc que sur l’époque coloniale et les conceptions que s’en fit Hergé. Il est vrai que son auteur, par ailleurs président de l’association « Les Amis de Hergé », se défend d’avoir ainsi cherché à disculper le créateur de Tintin : « Il faut essayer de comprendre son état d’esprit à un moment précis »[49].

Ouvrons ici une parenthèse, que toute une analyse ne suffirait pas à refermer. Le corpus éditorial sur Tintin et son créateur est exceptionnel à trois titres. D’abord par son ampleur (plusieurs centaines d’ouvrages et études), sans égale dans toute la BD, voire sans guère d’équivalent dans toute la littérature francophone, jusque dans des sphères intellectuelles que l’on n’attend pas forcément dans le registre. Ensuite, cette abondance s’explique bien sûr par le succès et l’intérêt de l’œuvre, sinon par l’intérêt pour ce succès, mais aussi par l’exploitation d’un filon, voire surtout par la nécessité de perpétuer autrement que par de nouveaux épisodes un héros très lucratif dont Hergé a interdit toute reprise après son décès (à l’inverse de tant d’autres séries populaires qui s’épuisent dans des avatars industriels). Enfin, pour alimenter cette nécessité, de nombreuses publications sont adoubées par les éditeurs et héritiers d’Hergé et publiées à leur enseigne, de quoi douter qu’elles répondent aux conceptions d’indépendance inhérentes à tout appareil critique…

2° Le plus clivant.

Si l’épisode congolais de Tintin est le plus discuté, il est aussi le plus polémique. Comment en irait-il autrement puisqu’il reflète un passé qui, quand il est étudié, l’est en termes de confrontation plutôt que de débat ? Et c’est plus vrai que jamais : notre environnement technologique prête à tous les emballements alors que, dans le même temps, le colonialisme ressortit du périlleux registre identitaire aux métastases croissantes. On assiste même, foi d’un historien, « au retour d’un discours nostalgique de la colonisation » qui est « un phénomène corollaire à la montée des populismes d’extrême droite »[50]…

À propos, même nos historiens ne se départissent pas sur le sujet d’attitudes conflictuelles. Sont-ce ici le « moi politique » et le « moi scientifique » qui s’affrontent ou ne peuvent se trouver ? « N’ergotons pas (…). Le colonialisme est avant tout le viol systémique d’une société par une autre », tranchera l’un, lorsqu’une autre nuancera : « J’ai beaucoup de mal à cataloguer de crimes des actions réalisées dans un contexte différent du nôtre, avec des perceptions et compréhensions (…) totalement autres »[51].

Le fait est que, de tous les sujets d’actualité susdits, il n’en est pas un qui ne soit abordé sans positionnements catégoriques. Ainsi, la ville de Bruxelles a-t-elle eu raison d’honorer d’une plaque de square l’icône congolaise assassinée de l’indépendance, Patrice Lumumba[52] ? La salle coloniale renouvelée du nouvel Africa Museum de Tervuren développe-t-elle une vision anti-belge[53] ? Le Parlement francophone bruxellois était-il heureusement inspiré en adoptant une résolution sur la restitution des biens « mal acquis » du Congo belge au nom de la morale[54] ?

Restons-en là, pour constater que « Tintin au Congo » et tout le registre colonial – l’histoire d’hier, ses souvenirs prégnants et ses traces actuelles – sont décidément un bon test de la capacité et des difficultés de notre société à débattre des sujets les plus clivants, où chacun devrait idéalement se reconnaître par rapport à l’autre. Mission impossible ? Les crispations identitaires ne devraient pas être une fatalité, à suivre ce propos d’un comédien burkinabé : « Ce qui est absolument essentiel, c’est la pacification de la mémoire »[55].

3° Le plus populaire.

Nuançons d’abord ce superlatif. La saga Tintin pèse aujourd’hui dans les 250 millions d’albums vendus, en 120 langues et dialectes. L’épisode congolais, à hauteur de 10 millions d’exemplaires, est le deuxième le plus répandu de par le monde, après « Tintin en Amérique ». Mais, assure l’éditeur, il est l’album préféré des enfants… et le plus populaire en Afrique. C’est d’ailleurs au Zaïre d’alors que l’épisode reparut d’abord aux lendemains de l’indépendance ; il se dit que Lumumba lui-même en raffolait[56]. Faut-il croire que la vision africaine d’Hergé était tellement naïve et caricaturale qu’elle amuse plus qu’elle ne blesse, au point que « lis pitits Noirs » sont à tout prendre moins ridicules que leur dessinateur blanc ! Des Congolais témoignent aussi qu’ils ont pu voir en Tintin « l’aventurier, un gars brillant, en quelque sorte le modèle »[57]… Encore se gardera-t-on de généraliser cette estime africaine. Les actions en justice déjà évoquées le démontrent assez ; il est aussi des blessures plus discrètes. Un écrivain congolais décrit si bien la sienne, en ces termes : « Un jour, je demandais quand même à mon père : « Ce n’est pas vrai que c’est ça le Congo ? ». Mon père me répondit que c’était un peu comme dans les contes de nos veillées ; il y avait des peurs qui n’étaient pas des peurs, des haines et des préjugés qui n’en étaient pas, des Congolais qui n’étaient pas des Congolais. Je compris alors que ce « Tintin au Congo » n’avait été qu’un leurre »[58].

Soit : « Tintin au Congo » est « à peu près » le plus populaire. De quoi est-ce redevable ? Les polémiques à son sujet ont dû entretenir sa notoriété. D’autre part, c’est le Tintin le plus abordable pour les enfants ; son pittoresque et son évasion peuvent divertir à tous âges ; les pages traversées de séquences aussi peu sérieuses que la tribu des Babaoro’m ont de quoi mettre en appétit. Mais osons ajouter une explication moins souriante. Le succès de l’épisode africain ne serait-il pas aussi, serait-ce inconsciemment, redevable de quelques pulsions cyniques, de réflexes trop naturels à considérer l’autre sous les angles simultanés de la domination et de la xénophobie ? Ici doit se poser à nouveau une question que la vérité judiciaire déclarée, réduite à un argumentaire juridique imposé, ne saurait à elle seule évacuer : « Tintin au Congo », voire Hergé, est-il raciste ?

On l’a deviné, les réponses occuperaient tout un Bottin téléphonique. Échantillon. « Accusation grotesque », évacue l’un[59]. « Hergé pas plus que Tintin n’est ni raciste ni anti-raciste », conclut un autre[60]. On préfère un troisième qui évalue moins l’album que son reflet : « C’est toute la vision du racisme paternaliste inhérent au colonialisme qui s’exprime ici, pour définir une vision convenue et consensuelle de l’action coloniale »[61]. Autrement dit, l’argument le plus souvent utilisé, selon lequel « Tintin au Congo » ne peut être raciste puisqu’il ne fait que représenter son époque, ne tient pas à convenir que l’époque elle-même, dans son colonialisme et par lui, baignait tranquillement dans un racialisme outrancier.

Notre temps serait-il plus louable ? La négrophobie ne régresse certes pas. Bien plus graves et prémédités que les égarements jadis du jeune Hergé, tels cris de singe récurrents dans les stades de foot, telle jeune femme jugée « trop noire » pour présenter la météo à la RTBF ou tels cris « Couper les mains, le Congo est à nous » ( ! ) entendus au festival Pukkelpop le 18 août 2018 ne montrent pas notre société plus civilisée qu’à l’Expo 58 à Bruxelles, dont des visiteurs s’amusaient à lancer des cacahuètes aux indigènes exhibés comme bêtes curieuses dans leur enclos. Il est inutile de rappeler ici les enjeux impérieux de la lutte contre le racisme, qui doit dépasser les seules incantations (rarement opérantes) et les seuls dispositifs pénaux (pas toujours efficients). Il est en revanche nécessaire de rappeler que cette lutte ne peut pas faire l’économie du chapitre colonial : la négation ambiante de ce passé – à laquelle désormais contribue une diffusion de « Tintin au Congo » sans contextualisation antiraciste – est l’une des causes d’un racisme rampant. Ainsi, l’obligation d’enseigner l’histoire de la colonisation, « avec des référentiels actualisés », n’existe toujours pas[62]. Ainsi, il s’avère que même de nombreux acteurs de la lutte antiraciste ont généralement de faibles connaissances de l’histoire coloniale et des conséquences du racisme que subissent chez nous les Afro-descendants[63]. Le « devoir de mémoire » si souvent invoqué est décidément à géométrie et intensité variables…

4° Le plus durable

Le qualificatif est à prendre doublement. Durable par rapport à la saga Tintin, que l’épisode congolais a véritablement inaugurée (laissons « les Soviets » à part) tout en étant présent plus que jamais, près de 90 ans plus tard, au long de ses métamorphoses et au fil des polémiques à son endroit.  Et durable par rapport à tout un corpus colonialiste de la première moitié du XXème siècle bien plus explicitement propagandiste, au cinéma notamment, qui est, quant à lui, bien oublié de nos jours.

Cette pérennité singulière sinon incongrue et incroyable est une manière de rappel : le (néo)colonialisme ne s’est pas arrêté aux indépendances. Ce n’est pas le lieu ici d’en décrire les stigmates sur place, dans le sous-développement du Congo comme d’autres anciennes colonies. Mais c’est l’occasion de réaliser combien, pour les Afro-descendants exilés, un lien persiste entre les préjugés raciaux de la colonisation et les formes racistes de nos sociétés actuelles.

Les experts de l’ONU, on y revient, nous y invitent. On a surtout retenu de leurs premières conclusions, non sans quelque ébullition, que la Belgique devrait s’excuser au regard de l’Histoire. Mais il y a davantage, et plus signifiant. « Passée sous silence, la question essentielle soulevée est celle des discriminations que subissent aujourd’hui les Belges et étrangers d’origine africaine », peut résumer une avocate bruxelloise[64]. Les Onusiens évoquent ainsi une « discrimination raciale endémique » et des « inégalités profondément enracinées » en Belgique. Ce qui fait d’ailleurs écrire, par un écrivain d’origine congolaise : « Il est inutile de présenter ses excuses pour le passé colonial si aujourd’hui on discrimine les Afro-Belges sur le marché du travail »[65].

Cette fois, nous voilà loin de « Tintin au Congo » ? Mais non. Un professeur d’histoire-géographie dans un lycée versaillais met ainsi en garde : « Faire une lecture anachronique de cet album (…), guidée par les bons sentiments et le politiquement correct actuel, peut nous conduire à prendre des positions moralistes, peu efficaces dans la lutte contre les discriminations raciales à l’embauche et au logement »[66]. En nous gardant d’en surcharger le sens et la portée, reconnaissons plutôt que l’épisode africain de Tintin est paradoxalement un sujet très contemporain par ses origines, son audience, sa cristallisation et sa permanence. Dès lors, il fait bien davantage que refléter une époque : il a participé à ses outrances ; et même, il continue, ni plus ni moins que pour sa part, dans sa parodie de type racialiste, à nourrir des formes et formulations actuelles desdites outrances par-delà sa candeur à la fois enfantine et pachydermique.

  • [1] Pierre AJAME, Hergé, Paris, Gallimard, 1991, p. 79.
  • [2] Pour plus de détails, notamment AJAME, Op.Cit., pp. 80 et svtes ; et Frédéric SOUMOIS, Dossier Tintin, Bruxelles, Jacques Antoine, 1987, pp. 27 et svtes.
  • [3] Jean STENGERS, L’action du Roi en Belgique depuis 1831, Paris/Louvain-la-Neuve, Duculot, 1992, pp. 295-296.
  • [4] Elle occupe jusqu’à un tiers des séquences narratives, a calculé SOUMOIS (Op.Cit., p. 33).
  • [5] Philippe DELISLE, De Tintin au Congo à Odilon Verjus / Le missionnaire, héros de la BD belge, Paris, Karthala, 2011, p. 27. L’auteur y développe que le missionnaire est une figure récurrente de nos bandes dessinées classiques, comme véritable révélateur de leurs racines catholiques. Particulièrement, sa « place éminente » dans le Tintin congolais relève « tout autant de l’éloge de l’évangélisation que de l’apologie de la colonisation ».
  • [6] Pierre HALEN, Tintin et le Congo / Interrogations à propos d’une postérité, conférence donnée le 10 novembre 2015 à Tervuren, disponible sur le site www.memoiresducongo.be
  • [7] Pierre STERCKX, L’art d’Hergé, Paris/Bruxelles, Gallimard/Moulinsart, 2015, p. 88.
  • [8] Pierre ASSOULINE, Hergé, Paris, Plon, 1996, p. 53.
  • [9] Guy VANTHEMSCHE, La Belgique et le Congo, Bruxelles, Le Cri, éd. 2017, p. 327.
  • [10] Jean-Claude WILLAME, dans un dossier spécial de « La Revue Nouvelle » sur Les politiques étrangères de la Belgique, Bruxelles, décembre 1985, p. 473.
  • [11] Jean STENGERS, Histoire de la Belgique contemporaine, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1974, p. 392.
  • [12] Frans VAN KALKEN, La Belgique contemporaine, Paris, Armand Colin, 1930, pp. 27 et 163. Plus significatif encore : dans sa célèbre Histoire de Belgique, apogée « belgiciste » qu’il termine en 1931 dans sa dernière version, Henri PIRENNE ne réserve au Congo qu’un espace minime (une douzaine de pages sur les deux milliers que compte la réédition de 1952), tant l’histoire de la colonie lui paraît être, tient-il à se justifier, « un sujet indépendant » de celui de sa somme (Bruxelles, La Renaissance du Livre, éd. 1952, Tome IV, p. 236)… En fait, les travaux historiques plus étoffés sur la Belgique et le Congo ne seront pas publiés avant les années 1980. Et encore, lorsque du refoulement ne vient pas entraver la démarche scientifique : Hervé HASQUIN explique ainsi (dans Déconstruire la Belgique, Bruxelles, Académie royale, 2014, p. 84) que l’éditeur qui le sollicita en 1988 pour diriger un « Dictionnaire d’histoire de Belgique » lui refusa catégoriquement toute notice sur les anciennes colonies… Il faudra attendre le XXIe siècle pour qu’un monumental récit, où se conjuguent critique historique, engagement politique et souffle romanesque, fasse office de révélation pour un large public ; c’est Congo, une histoire de David VAN REYBROECK (en français à Arles, Actes Sud, 2012). Finalement, la réflexion n’est-elle pas à élargir et généraliser à des « défauts belges » que seraient « le déni de l’Histoire » et « l’absence de mémoire » ? Tel est le propos de l’écrivain Patrick ROEGIERS dans La Belgique, le roman d’un pays (Paris, Gallimard, 2005, p. 121), où il décrit aussi son pays comme… « une sorte de Tintinocratie qui survit (…) à tous les gags » (p. 101) !
  • [13] Marc REYNEBEAU, Le siècle de la Belgique, Bruxelles, Racine, 1999, p. 161.
  • [14] Propos de 1986 repris dans la réédition de Tout Jijé, 1938-1940, Marcinelle, Dupuis, 2001, p. 12. Jijé n’était pourtant pas moins issu du monde catholique qu’Hergé ; bien au contraire, cet ancien élève de l’Ecole d’art de Maredsous se fit le spécialiste de biographies édifiantes dont la toute première, « Don Bosco », en 1941, refondue en 1949, est à considérer comme la pierre à la fois fondatrice et angulaire de la BD dite chrétienne.  Mais les intentions purent différer chez les éditeurs (plus politiques au « Vingtième siècle » puis évidemment au faux « Soir » de la collaboration, plus paternalistes chez les Dupuis), comme en écho aux natures des créateurs, plus raide chez Hergé et plus chaleureuse chez Jijé – des natures que refléteraient plus généralement les hebdomadaires dont ils seront les mentors, respectivement « Tintin » et « Spirou », mais c’est là une autre histoire…
  • [15] Ainsi Marc DELREZ en titre-t-il sa relecture dans un numéro de la revue « Politique » sur Le Congo dans nos têtes, Bruxelles, juin 2010, p. 78.
  • [16] Pierre MASSON, On a marché sur la Terre / Essai sur les voyages de Tintin, Presses Universitaires de Lyon, 1989, p. 12.
  • [17] Lt-colonel LIEBRECHTS, Léopold II, fondateur d’empire, Bruxelles, Lebègue, 1932, p. 292.
  • [18] Une bonne et sobre synthèse en est fournie par Xavier MABILLE dans son Histoire politique de la Belgique, Bruxelles, Crisp, édition de 1997, pp. 275 et svtes.
  • [19] ASSOULINE, Op. Cit., p. 54.
  • [20] Philippe GODDIN en décrit minutieusement, au long de 288 pages, le véritable chemin de croix dans Hergé et les Bigotudos, Tournai, Casterman, 1990.
  • [21] Pierre-Yves BOURDIL, Hergé, Bruxelles, Labor, 1990, p. 25.
  • [22] Jusqu’ici inédite en français et en album, elle vient de paraître insérée dans une monographie de Philippe GODDIN intitulée Les tribulations de Tintin au Congo, en co-éditions Casterman/Moulinsart, 2018.
  • [23] Disponible en trois langues (F, NL, E) via une appli « Les aventures de Tintin » sur l’AppStore et Google Play Store, elle a été éditée le 10 janvier 2019 par Moulinsart. « Tintin au pays des Soviets » avait connu pareille métamorphose colorisée en 2017 mais en album papier et en co-éditions Casterman/Moulinsart. Pour rappel, Casterman est l’éditeur historique des albums de Hergé depuis 1935 (en français et en langues étrangères) ; tandis que Moulinsart, la structure familiale de ses ayants droit, perpétue l’œuvre dans ses produits dérivés (édition numérique comprise).
  • [24] Sylvie BUY dans Tintin / Les peuples du monde, un hors-série de « Géo », Paris, 2017, p. 43.
  • [25] Propos recueilli en mai 1976 par Numa SADOUL pour le numéro Spécial Hergé des « Cahiers de la bande dessinée », Grenoble, Glénat, n°14-15, 1978, p. 13.
  • [26] Propos recueilli par Philippe DEMENET pour l’hebdomadaire « La Vie », Paris, 28 décembre 1978.
  • [27] Curiosité : dans la première édition d’un grand classique, Le Monde d’Hergé (Tournai, Casterman, 1983), son auteur, Benoît PEETERS, écrit que la version couleurs de 1946 « ne comporte qu’un très petit nombre de changement notables par rapport à l’album noir et blanc » (p. 41) ; dans la seconde édition (Casterman, 1990), il explique au contraire « qu’elle comporte d’assez nombreuses modifications. Des adoucissements idéologiques d’abord » (p. 30)…
  • [28] Alessandro COSTANTINI, Petit-nègre et imaginaire colonial, dans un dossier La BD francophone publié en 2011 par l’Université de Gênes sur son site www.publifarum.farum.it
  • [29] Tandis que dans une édition retouchée pour l’hebdomadaire portugais « O Papagaio » en 1939, Tintin en Angola parlera aux écoliers noirs de « votre patrie, le Portugal ». Plus surprenant : quand « L’Echo illustré » de Genève publie en 1945 l’épisode congolais, toujours dans sa version initiale, Tintin leur parle de leur « patrie suisse » ! La Suisse n’ayant jamais eu de colonie, voilà qui ferait passer Tintin « du statut de champion du colonialisme belge à celui de symbole en puissance pan-européen du colonialisme occidental »… (COSTANTINI, Op. Cit.).
  • [30] Philippe DELISLE, Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial, Paris, Karthala, 2008, p. 5.
  • [31] Relevé par ASSOULINE, Op. Cit., p. 272.
  • [32] GODDIN, Les Tribulations…, Op. Cit., p. 207.
  • [33] ASSOULINE, Op. Cit., pp. 345 et svtes.
  • [34] Thierry SMOLDEREN et Pierre STERCKX, Hergé, portrait biographique, Tournai, Casterman, 1988, p. 85.
  • [35] AJAME, Op. Cit., p. 36.
  • [36] Marcel WILMET, L’abbé Wallez, l’éminence noire de Degrelle et Hergé, Art9experts, 2018.
  • [37] ASSOULINE, Op. Cit., p. 29.
  • [38] Arnaud de LA CROIX et Frank ANDRIAT, Pour lire la bande dessinée, Bruxelles/Louvain-la-Neuve, De Boeck/Duculot, 1992, p. 43.
  • [39] WILMET, Op. Cit., p. 77.
  • [40] Telle est la thèse que développe Maxime BENOÎT-JEANNIN dans Le mythe Hergé, Villeurbanne, Golias, 2001.
  • [41] Olivier DELCROIX dans Tintin, reporter du siècle, un hors-série du « Figaro », Paris, 2004, p. 25.
  • [42] SOUMOIS, Op. Cit., p. 37.
  • [43] Dépêche de l’agence Belga, 11 février 2019.
  • [44] Interpellé par un député UMP, le 15 décembre 2009, le ministre de la Culture de l’époque, Frédéric Mitterrand, répliqua que l’album dont on demandait l’interdiction « ne révèle ni virulence idéologique ni caractère haineux ».
  • [45] En novembre 2016, le site www.ActuaBD.com a compilé ses articles sur le sujet en un recueil intitulé Chronologie de la BD : L’Affaire Tintin au Congo qui équivaut à pas moins de 224 pages, dont l’essentiel est constitué d’échanges souvent tranchés entre internautes.
  • [46] Livre XV, Chap. 5, 1748. Epinglé par Jean MEYER dans Esclaves et Négriers, Paris, Gallimard, éd. 1997, p. 138.
  • [47] Ainsi la presse s’en est-elle fait l’écho. Notamment Frédéric POTET dans « Le Monde » du 10 janvier 2019 ; Jean BERNARD dans « La Libre Belgique » des 11 et 12 janvier 2019 ; Sofia KESSAS à « Matin Première », RTBF Radio, le 15 janvier 2019.
  • [48] Casterman/Moulinsart, 2011.
  • [49] Philippe GODDIN à Charles-Louis DETOURNAY, sur le site www.ActuaBD.com, le 8 janvier 2019.
  • [50] Benoît HENRIET dans « La Libre Belgique » du 5 décembre 2018.
  • [51] Respectivement Romain LANDMETERS à « Débat Première », RTBF Radio, le 14 février 2019 ; et Patricia VAN SCHUYLENBERGH dans un dossier Crimes coloniaux publié par « Ensemble », la revue du Collectif Solidarité contre l’Exclusion (CSCE), Bruxelles, décembre 2016, p. 70.
  • [52] Une « erreur politique majeure, à contresens du cours de l’histoire », s’insurge le site www.memoiresducongo.be (carte blanche datée du 27 juin 2018). Une « lutte noble et juste, indispensable pour commencer à mettre fin à une histoire belgo-africaine tronquée », se félicite le site www.memoirecoloniale.be, par ailleurs co-organisateur de l’initiative (extrait d’un discours de l’inauguration le 30 juin 2018, posté sur le site le 2 juillet).
  • [53] Oui pour André SCHOROCHOFF, ancien administrateur délégué de l’Union royale belge pour les pays d’outre-mer, et Non pour Mona MPEMBELE, administratrice du Comité de concertation entre les diasporas africaines de Belgique et l’Africa Museum ; dans les « pages Débats » de « La Libre Belgique » du 11 décembre 2018.
  • [54] Oui pour Julie de GROOTE, députée bruxelloise CDH, et Non pour Didier VIVIERS, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique ; dans les « pages Débat » de « La Libre Belgique » du 29 mars 2019.
  • [55] Etienne MINOUNGOU au Théâtre de Namur, en février 2019, à propos de son spectacle Si nous voulons vivre, sur des textes de l’écrivain congolais (Brazzaville) Sony LABOU TANSI. Un écrivain auquel on doit ce trait : « La peur des idées tue »…
  • [56] Echo tiré de l’hebdomadaire « Pourquoi Pas ? », Bruxelles, 11 décembre 1969.
  • [57] Makayela YAMA dans Notre Congo, Onze Kongo / La propagande belge dévoilée, Bruxelles, CEC (Coopération Education Culture), 2018, p. 51.
  • [58] Caya MAKHELE dans Tintin / L’aventure continue, un hors-série de « Télérama », Paris, 2003, p. 13.
  • [59] Benoît PEETERS au « Figaro », le 17 mars 2015. Dans le numéro de « Libération » paru au lendemain de la mort de Hergé (mémorable pour avoir illustré tous ses sujets du jour par des vignettes des aventures de Tintin), le 5 mars 1983, le même avait expliqué que, « de tous les reproches faits à Hergé, racisme, colonialisme, misogynie », c’est ce dernier qui est « le plus crédible ». En la même circonstance, « La Libre Belgique » salua « l’humanisme chrétien » de Hergé (Mireille VAN WILDERODE, 5 mars 1983) et « Pourquoi Pas ? » vit dans le défunt « un grand moraliste » (Jacques SCHEPMANS, 9 mars 1983).
  • [60] Dominique LABESSE, A propos du racisme, dans le Spécial Hergé des « Cahiers de la Bande dessinée » déjà cité, p. 48.
  • [61] Eudes GIRARD, Une relecture de Tintin au Congo, dans la revue « Etudes », Paris, juillet-août 2012, p. 79.
  • [62] LANDMETERS, entretien cité.
  • [63] Tel est le propos que développent Mireille-Tsheusi ROBERT et Nicolas ROUSSEAU dans Racisme anti-Noirs / Entre méconnaissance et mépris, Mons, Couleur livres, 2016.
  • [64] Selma BENKHELIFA, Un rapport sur le racisme endémique ou sur Léopold II ?, opinion sur le site www.levif.be , le 15 février 2019.
  • [65] Kiza MAGENDANE, Je n’ai pas besoin d’excuses coloniales de la Belgique, opinion sur le site www.levif.be , le 14 février 2019.
  • [66] GIRARD, Op. Cit., p. 86.

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par
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