Travail invisible : quand tombent les masques

Le présent article, qui cherche à porter et comprendre la frustration de certaines couturières, trouve son point de départ dans un échange entre les employé.e.s de l’ARC et les animatrices et participantes de l’atelier de couture et citoyenneté la Boîte ARC’oudre. Il ne s’agit pas d’une simple réflexion de son auteur mais de la mobilisation de l’expérience de terrain vécue par ces dernières, sans qui cette analyse n’aurait pas existé. En effet, afin de pallier l’absence de solutions proposées par le gouvernement face au manque de masques pourtant largement prévisible et anticipé et les problèmes que rencontrent soignant.e.s, travailleur.euse.s sociaux.ales, et autres travailleur.euse.s essentiel.le.s, les animatrices et certaines participantes de l’atelier ont décidé de mettre, à titre bénévole, leurs compétences au service de la collectivité. Pour un atelier qui réfléchit à la surconsommation textile et qui cherche des solutions pour aider les personnes en situation de précarité, c’était une évidence.

Texte rédigé sur base de témoignages récoltés par Joëlle Grinberg, que je tiens à remercier.

 

De l’engouement à l’agacement

C’est d’abord un sentiment de fierté et un vrai plaisir qui animaient les bénévoles quand elles ont commencé à coudre et elles n’ont pas hésité avant de mettre leurs compétences au service des citoyens. Cependant, passé l’engouement et le sentiment de se rendre utile pendant une crise aussi violente, quelques interrogations ont émergé chez ces dernières. La sensation d’entretenir un système injuste et oppressif tout en participant à l’effort collectif. Voici ce qu’en dit P., une animatrice de la Boîte ARC’oudre, qui s’est engagée à titre bénévole dans la confection de masques :

Depuis hier il y a quelque chose qui me turlupine par rapport à toute cette situation de confection de masques. 

D’abord il y a la colère de devoir en arriver là parce que le gouvernement a préféré mettre son argent ailleurs que dans la santé. 

Mais dans un premier temps, j’étais d’accord et j’avais envie d’aider à ma façon face à la crise grâce à mes compétences en couture. Je n’y ai même pas vraiment réfléchi, ça me paraissait naturel. 

Ensuite il y a eu l’agacement face aux demandes qui n’en finissent pas, et toujours dans une optique de bénévolat, de don de soi, de solidarité. 

Alors bien sûr je dis oui à la solidarité, mais pas à l’exploitation d’un travail gratuit.

Est-ce qu’il ne serait pas plus « solidaire » de soutenir une main d’œuvre locale qui est, en plus, totalement nécessaire en ce temps de pandémie ? N’est-il pas déjà solidaire de bien vouloir produire des masques pour les autres ? Faudrait-il qu’en plus ce temps et cette énergie déployée soit gracieusement offert ? 

Toutes ces femmes (parce qu’évidemment c’est des femmes qui sont majoritairement impliquées) qui cousent sans compter, qui passent leur confinement à produire et qui parfois même utilisent leurs propres tissus voire leurs draps de lit lorsque leurs stocks sont vides, ne méritent-elles pas de salaire ? Ni même un minimum de compensation pour leur travail ?

A la Boîte Arc’oudre on parle souvent de la problématique des travailleuses du textile des pays du Sud, et des solutions qu’on pourrait trouver pour les aider, pour améliorer leurs conditions de travail et de vie. Peut-être pourrions-nous commencer par refuser de laisser travailler gratuitement les couturières de notre propre pays ?

Est-ce que c’est un problème lié à la vision que la société a du travail textile et de la couture, culturellement associé à un travail ménager, secondaire et féminin, et qui selon la logique sexiste ne mériterait donc pas de rémunération ou bien très peu ? Est-ce que c’est la société patriarcale qui a réussi à faire croire aux femmes qu’elles se devaient de se sacrifier pour les autres en permanence, et que c’était normal que leur travail vaille moins que celui des hommes et qu’il puisse même être totalement invisibilisé et gratuit ?

Je n’en sais rien, mais en tout cas cette situation commence réellement à m’agacer…

Ces propos révèlent la complexité de la problématique que nous abordons. En effet, ces réflexions se situent à l’intersection entre deux problèmes différents. D’un côté, ce témoignage exprime l’agacement que rencontrent les bénévoles face à des injonctions à la solidarité, l’engagement, la citoyenneté, visant à faire face à des graves manquements des États et des marchés. D’un autre côté, ce texte insiste sur la dévalorisation au niveau salarial, mais aussi au niveau plus large de la reconnaissance sociale, que rencontrent les couturières professionnelles. Il révèle ainsi la réalité d’un travail dont la gratuité semble aller de soi et qui est massivement réalisé par des femmes[1], en mettant en lumière ce que Sainsaulieu appelle la « division genrée des tâches »[2], une division qui impacte aussi selon lui le milieu du soin. La situation actuelle est caractérisée par un entrecroisement très fort de ces problématiques. Pour bien parvenir à en penser l’articulation, nous partirons de la couture en tant que travail dévalorisé pour ensuite procéder à une analyse de la manière dont, dans le cas de la confection bénévole des masques, travail et loisir tendent de plus en plus à se mélanger, alors même que le discours médiatique ne cesse de minimiser cette activité en la considérant comme du pur loisir.

Un travail dévalorisé

Si on ne saurait sauter sur la conclusion que ce travail n’est pas considéré seulement parce qu’il est produit par des femmes, le cas de la couture met en lumière la manière dont la dévalorisation d’un travail (qu’on peut voir dans les différentes formes de délocalisation et dans la manière dont les compétences qui y sont mobilisées sont dévalorisées[3]) est renforcée parce que ce travail est identifié comme étant très largement féminin. Il en résulte une véritable invisibilisation de ce travail, qui explique pourquoi la question de sa rémunération ne se soit pas d’emblée posée, contrairement à celle d’autres travaux considérés comme essentiels. Nous entendons par invisibilisation non pas l’absence de couverture médiatique mais bien le brouillage de la frontière entre « travail » et « non-travail » qui est, comme le disent John Krinsky et Maud Simonet, « le produit de rapports de force »[4]. Ce brouillage prend son origine dans l’invisibilité du travail domestique et s’étend au-delà : « la notion de travail invisible s’échappe donc de l’espace domestique pour dévoiler et mettre en question toutes les formes de dévalorisation du travail des femmes »[5].

Dans ce cadre, le fait de recourir au bénévolat, au lieu par exemple de mobiliser tout le secteur textile du pays, participe à accentuer ce sentiment d’injustice des couturières professionnelles qui mettent leurs compétences au service de la collectivité. Comme s’en plaint une couturière française, « au final, cela équivaut à considérer nos métiers, qui demandent pourtant une énergie terrible, comme des tâches domestiques »[6]. C’est aussi ce que soutient une couturière belge à l’origine du projet « Lesmasquesdebruxelles » : « Le métier de costumier est par nature précaire, fait de CDD, nos contrats ont été annulés et face à la crise, nous avons un savoir-faire utile à la société. En tant que professionnel.les, nous devons être rémunérées pour cette activité. En revanche, je ne m’oppose évidemment pas aux bénévoles qui cousent des masques de bon cœur et dont la situation financière et matérielle le permet. C’est même très beau que celles et ceux qui le peuvent, le fassent. Je souhaite toutefois alerter sur le risque de surmenage pour certaines qui se sentent investies d’une mission immense : puisqu’il faut des millions de masques, certaines travaillent des heures impossibles, et ce, bénévolement »[7].

Travail ou loisir ?

Il est intéressant de constater les différences de langage à propos de l’effort bénévole entre ce qui est communiqué par nos animatrices et participantes et la manière dont les médias rendent compte de la situation. Systématiquement, cet effort est présenté de manière enjolivée, comme une activité agréable qui naît de l’impulsion de citoyens qui ont décidé de « se rendre utiles ». Contrairement aux soignants dont on communique à juste titre la pénibilité du travail, les couturières bénévoles sont présentées comme si elles prenaient du plaisir à faire des masques. On croirait presque qu’il s’agit d’un « loisir du dimanche »[8], d’une occupation pour s’amuser en famille[9]. Or, les participantes de la Boîte ARC’oudre nous parlent d’une activité qui se fait sous la pression de « demandes qui ne cessent d’affluer » jusqu’à devenir irréalistes et provoquer une sérieuse charge mentale : « Au départ, j’ai répondu présente à l’appel de la région surtout qu’ils fournissaient le matériel. C’était le minimum. J’ai passé presque une semaine juste pour faire leurs cinquante masques, alors qu’on m’avait dit qu’il s’agissait d’un travail de 8h. (…) Lorsque j’ai renvoyé mon colis, il m’a été annoncé qu’à l’avenir il faudrait en faire deux cents », nous confie S., qui précise avoir encore un travail à côté[10]. Le volume de demandes dépasse ainsi le cadre du simple loisir et on remarque même une industrialisation de la pratique, surtout quand on parle d’« armées de bénévoles »[11] et de « formations express avant un travail à la chaine »[12]. Qui plus est, cet effort se déroule sous le jugement des citoyen.ne.s et institutions auxquell.les le service est rendu : comme l’indique A., animatrice de la Boîte ARC’oudre, il n’est pas rare pour ces couturières bénévoles de recevoir des critiques, voire des insultes, de la part de personnes qui considèrent que les normes sanitaires ne sont pas respectées par les masques qu’elles produisent, ou qui leur reprochent de vouloir « profiter de la situation pour se faire de l’argent »[13].

Vers un nouveau travail précaire ?

Les gouvernements et les médias auront beau saluer les travailleur.euse.s de l’ombre et reconnaître l’importance du travail de ceux et celles qui étaient jusqu’alors déconsidéré.e.s, comme les hôte.esses de caisse, les éboueurs, les agents d’entretien, etc., nous constatons qu’en banalisant le savoir, le temps et l’énergie demandées pour confectionner des masques et autre matériel de protection, ils participent à invisibiliser le travail des couturières.

Une telle situation ne fait alors qu’accentuer les clivages entre les citoyen.ne.s, qui expérimentent un confinement différent selon leur situation. Il y a d’abord eu le premier clivage, visible, entre ceux et celles qui peuvent être confiné.e.s et ceux et celles qui doivent continuer à se déplacer pour travailler ; il y a maintenant aussi ceux et celles qui travaillent de chez eux.elles sans être rémunéré.e.s, et qui, en plus, lorsqu’elles n’envisagent pas leur activité d’un point de vue professionnel, culpabilisent : « Si moi, je le faisais gratuitement, je me suis vite dit que c’était au détriment de personnes dont c’est le métier. Sans parler du fait que nous sommes sollicitées pour rattraper les erreurs de l’État », se reproche M., elle aussi participante de la Boîte ARC’oudre qui a toujours un emploi à côté et qui considère qu’il est « injuste de prendre le travail de quelqu’un ayant une mine d’or en savoir-faire, mais trop peu de reconnaissance ». Dans une société polarisée sur des principes issus du patriarcat, le discours généralisé sur la confection de masques ne fait donc que confirmer jusqu’à quel point le travail des femmes est sous-coté. Il devient alors d’autant plus essentiel d’en profiter pour le revaloriser. Ainsi l’alternative semble claire : comme le soutient Annabelle Locks, soit la situation actuelle aboutira à « habitue[r] les populations à croire que le travail n’a pas de valeur », soit elle pourra constituer le principe de l’« aventure expérimentale de l’artisanat de demain »[14].

  1. Voir à ce propos l’article publié dans le mensuel Axelle : dans le cadre du consortium mis en place par EcoRes suite à l’appel de la Région bruxelloise pour coudre des masques, « l’ensemble des travailleurs/euses de cette chaîne sont rémunéré.es… sauf les couturières – on compte 5,6 % d’hommes sur les 1.500 bénévoles, selon les premières estimations » (LEGRAND, M. « Lutte contre le coronavirus : si les femmes s’arrêtent, les masques tombent », Axelle, n°228, Avril 2020, En ligne : https://www.axellemag.be/coronavirus-femmes-confection-masques/ [consulté le 21 Avril 2020]).
  2. Sainsaulieu, I. La mobilisation collective à l’hôpital : contestataire ou consensuelle ?. Revue française desociologie, 2012, vol 53, pp. 461-492.
  3. LEGRAND, M. « Lutte contre le coronavirus : si les femmes s’arrêtent, les masques tombent », op. cit.
  4. Krinsky J., Simonet M., « Déni de travail : l’invisibilisation du travail aujourd’hui Introduction. Introduction ».
  5. Ibid.
  6. GIRARDON, C. « Coronavirus : « Pourquoi exige-t-on que l’on travaille gratuitement ? » s’interrogent les couturières professionnelles sollicitées pour fabriquer des masques », 20minutes.fr, En ligne : https://www.20minutes.fr/societe/2768847-20200428-coronavirus-pourquoi-exige-travaille-gratuitement-interrogent-couturieres-professionnelles-sollicitees-fabriquer-masques.
  7. BERTHIER, A., « Masques en tissu : des costumières s’organisent pour sortir du travail gratuit. Entretien avec Annabelle Locks », Agir par la culture, En ligne : https://www.agirparlaculture.be/masques-en-tissu-des-costumieres-sorganisent-pour-sortir-du-travail-gratuit/?fbclid=IwAR1lhCwfNnyb_v1iwj7IkN93ZqJa7WvDujAG1UCnC8lY6Mt0tRqJkcOYqk4 [Consulté le 29/04/2020].
  8. LEGRAND, M. « Lutte contre le coronavirus : si les femmes s’arrêtent, les masques tombent », op. cit.
  9. https://www.mairie11.paris.fr/actualites/elles-fabriquent-des-masques-pour-les-soignants-863.
  10. C’est ce que confirme l’enquête menée par Axelle : « Au départ, les bénévoles reçoivent des kits de 50 masques. À réaliser « idéalement » en une semaine. Les colis suivants contiennent le matériel pour 200 masques. » (LEGRAND, M. « Lutte contre le coronavirus : si les femmes s’arrêtent, les masques tombent », op. cit.)
  11. CARPENTIER, S. « Coronavirus : à Meaux des volontaires se mobilisent pour confectionner des masques », RTL, En ligne : https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/coronavirus-a-meaux-des-volontaires-se-mobilisent-pour-confectionner-des-masques-7800415625 [Consulté le 21/03/2020].
  12. Ibid.
  13. GIRARDON, C. « Coronavirus : « Pourquoi exige-t-on que l’on travaille gratuitement ? » s’interrogent les couturières professionnelles sollicitées pour fabriquer des masques », op. cit. A. confirme qu’« il y a tellement de sons de cloche que choisir un patron et le matériel n’est pas chose aisée. C’est encore un autre sujet difficile : comme d’autres, j’ai reçu un paquet de messages et commentaires très durs remettant en question chacun de mes choix, pourtant réfléchis, alors qu’il peut y avoir plusieurs bonnes solutions, et des besoins différents (une personne à la rue n’a pas les mêmes besoins qu’un.e soignant.e par exemple). Une de mes amies a reçu un message d’insultes parce qu’elle expliquait qu’elle n’avait plus de tissu et ne pouvait plus fournir de masques pour l’instant. Comme si elle devait quelque chose aux gens, alors qu’elle travaille bénévolement (et même si ce n’était pas le cas ce serait inacceptable) ». Voir aussi « Coronavirus : insultées parce qu’elles vendent les masques qu’elles fabriquent », RTBF, En ligne : https://www.rtbf.be/info/regions/detail_insultees-parce-qu-elles-vendent-les-masques-qu-elles-fabriquent?id=10481355 [Consulté le 29/04/2020].
  14. BERTHIER, A., « Masques en tissu : des costumières s’organisent pour sortir du travail gratuit. Entretien avec Annabelle Locks », op. cit.

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